La Côte
d'Ivoire après le putsch du 24 décembre
En prenant le pouvoir, l'armée vient d'éviter à la Côte d'Ivoire
de découvrir les affres de la guerre civile. Dès que les
militaires ont annoncé qu'ils avaient déposé le Président de la
République, la population est sortie dans les rues pour les
acclamer en libérateurs. Même ceux des Ivoiriens qui soutenaient
le régime par tribalisme, parce qu'ils sont de la même ethnie que
le Président et son épouse (Baoulé ou Agni, du groupe Akan), tous
ceux-là gardent le profil bas. Il n'y a pas eu de lynchage
parmi la population civile, les soldats ne se sont pas affrontés
non plus, et ils n'ont tué ni le Président, ni aucun des
"intouchables" du régime.
"C'est le plus beau Noël
que nous ayons connu dans notre pays, même si nous l'avons passé
enfermés chez nous".
C'est en substance ce que répètent en cœur les Ivoiriens après
avoir vécu le premier coup d'État de leur histoire. La situation
était en effet devenue intenable pour la population qui
s'appauvrissait de jour en jour alors que les privilégiés ne
faisaient qu'accroître leur train de vie. Aujourd'hui en Côte
d'Ivoire, le salaire minimum interprofessionnel garanti est de
33.000 Francs CFA. Comparativement, un ordinateur coûte en moyenne
1.000.000 F, une habitation moyen standing vaut 60.000 F, une
voiture 5.000.000 F CFA, un litre d'essence 400 F, une baguette de
pain 125 F, une année universitaire 1.000.000 F, etc.
Pour se maintenir au pouvoir malgré son impopularité et ses
carences, le pouvoir Bédié s'était appuyé sur le tribalisme et
l'achat de conscience. De nombreux hauts cadres étaient obligés de
militer au sein du PDCI au pouvoir sous peine de perdre leurs
postes. Les détournements de fonds impunis étaient monnaie
courante et la population en avait sincèrement marre. Les derniers
affrontements entre la population et les forces de l'ordre,
incidents qui avaient abouti à l'arrestation et à l'incarcération
des principaux dirigeants du RDR, l'un des partis de
l'opposition, montraient par leur violence le ras-le-bol de la
population, et principalement des ressortissants du Nord qui
envisageaient une sécession plutôt qu'un nouveau mandat du
dictateur. C'est donc de justesse que la guerre civile a été évitée.
Le nouveau Président de la République a reçu hier l'allégeance
de toutes les composantes des forces de l'ordre dont les principaux
responsables, presque tous de l'ethnie Baoulé, avaient pris la
poudre d'escampette au début de la mutinerie. C'est ainsi que la
population a pu voir à la télévision le Chef d'État-major des
FANCI, l'Amiral Timité, le Commandant Supérieur de la Gendarmerie,
le Directeur Général de la Police, le Directeur Général de la
Douane, ainsi que certains ministres dont le ministre des Affaires Étrangères,
Essy Amara, et les tristement célèbres ministres d'État Fologo et
Bombet (Intérieur). Le Président Bédié a longuement discuté
avec l'extérieur pour trouver une terre d'accueil, après qu'il ait
été autorisé par les putschistes à quitter le pays. C'est que
l'homme était aussi impopulaire à l'extérieur qu'à l'intérieur
de son pays.
La population étrangère n'a aucune raison de s'inquiéter. Les
mutins se sont bien sûr livrés à quelques scènes de pillage mais
à part les stations services qui avaient fermé leurs portes pour
ne pas leur servir gratuitement du carburant, ils ne se sont en général
attaqués qu'aux magasins détenus par des ressortissants libanais,
communauté qui s'est forgée une mauvaise réputation dans la
corruption. En effet,
la plupart des commerçants libanais fraudent à la douane, ce qui
leur permet de casser les prix de leurs marchandises, ils ne paient
pas l'impôt, distribuent des pots de vin autour d'eux pour ne pas
avoir à se mettre en règle. Ce n'est donc pas le grand amour entre
eux et la population. Mais à part ce cas isolé, le peuple Ivoirien
est très accueillant.
Le nouveau régime est venu pour balayer la maison et y mettre de
l'ordre avant de le remettre aux civils. La population compte
beaucoup là-dessus, notamment sur les comptes que le dictateur déchu
et les "barons" de l'ancien régime doivent rendre sur la
gestion des fonds publics et leur enrichissement illicite. Si les
militaires tiennent parole, le pays récupérera les milliards
disparus à la Caisse de Stabilisation, au Trésor, sur les grands
chantiers, à la SODESUCRE, à la douane, au Crédit de la Côte
d'Ivoire, à la BNEC, etc. Nul doute que si cet argent rentre, la Côte
d'Ivoire limitera son recours au FMI et autres institutions
internationales pour se lancer résolument sur la voie du progrès.
Ce ne sont pas les potentialités qui manquent. Pour peu que la loi
s'impose à tous et qu'elle soit respectée, ce pays deviendra très
vite le miroir de l'Afrique.
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Abidjan deuxième
jour - confirmation de la veille.
Aux environs de 10H30 ce matin du 24 décembre 1999, le coup d'État
a été confirmé par les militaires. Les principales villes de
l'intérieur du pays sont sous le contrôle de l'armée. Le nouveau
Chef d'État, le Général Gueï Robert et ses hommes sont acclamés
partout en libérateurs dans les rues par la population. Le
couvre-feu a été instauré de 18H à 5H du matin.
Toute la nuit d'hier des tirs d'armes sporadiques se sont fait
entendre dans tous les quartiers d'Abidjan. Vers 2H du matin, une
radio étrangère annonce la prise de l'aéroport par les mutins.
Les patrouilles de militaires en tenue de combat se sont poursuivies
jusqu'au petit matin à bord de Jeeps de l'armée ou de véhicules réquisitionnés
pour la circonstance. Les mutins sont restés en faction devant la télévision
et la radio. Tôt le matin, on a entendu les soldats crier en tirant
en l'air "c'est Bedié qu'on cherche !"
Ce matin du 24 décembre, veille de Noël, le transport est perturbé
à Abidjan. Les autobus de la SOTRA se font rares, les chauffeurs de
taxis hésitent à prendre des clients, les particuliers préfèrent
garer leurs voitures à la maison de peur qu'elles ne soient réquisitionnées
par les mutins.
Autant de raison qui font que la population se prépare mentalement
à une dure journée. Et, effectivement, elle le sera. Lorsque
j'arrive dans le quartier populaire d'Adjamé, il est 10H GMT. Le
boulevard Nangui Abrogoua, la plus grande voie de la commune, est
noire de monde.
Les mutins font du rodéo en tirant en l'air à bord des véhicules
réquisitionnés sous les acclamations des badauds. Aux abords de la
grande mosquée, un cadavre jonche le sol, baignant dans une marre
de sang. Pour certains, c'est un pillard qui a été abattu par les
militaires, pour d'autres, c'est un mutin ivre qui l'a abattu.
Je continue de progresser. Un peu plus loin, des magasins brûlent :
de grandes flammes s'échappent des rideaux de fer. Au niveau de l'INSP (un hôpital), un barrage. Les militaires nous obligent à
faire un détour. Le Plateau est désert, mais comme dans tous les
quartiers, les soldats filent à bord de leurs engins en tirant des
coups de mitraillettes en l'air. Les gens s'interrogent toujours sur
ce qui se passe. La thèse des mutins de la MINURCA semble
s'imposer. Après son intervention d'avant-hier, le Président Bedié
se serait retiré dans son village natal de Daoukro. Mais il serait
rentré à Abidjan pour y rencontrer ce matin à 11H les mutins. La
population attend donc la tenue de cette rencontre pour se situer
sur la fin de la mutinerie.
Je suis au niveau de l'immeuble du CCIA lorsque le décor
change. Des militaires passent en trombe en criant aux passants :
"c'est fini, Gueï Robert est président !". Il est 10H30.
Le Général Gueï Robert, ancien Chef d'État-major des FANCI sous
Houphouët-Boigny et ancien ministre avait été suspecté d'avoir
préparé un coup d'État à la mort de ce dernier. Sa traversée du
désert l'avait rapproché de la population qui ne comprenait pas
son silence. Ainsi donc, la mutinerie s'était muée en coup d'État.
C'est déjà des manifestations de joie dans les rues du Plateau,
tout le monde félicite les militaires qui s'adonnent alors à un véritable
concert de rafales d'armes automatiques. Un passant m'apprend que le
Général Gueï vient de s'exprimer sur les antennes de Radio
Nostalgie, une chaîne privée.
Je continue à pied vers le centre du Plateau. La radio est toujours
occupée mais il n'y a plus beaucoup de badauds. C'est vrai que le
Plateau est un quartier administratif et que les gens ne se sont même
pas fatigués pour venir au bureau aujourd'hui. Lorsque j'arrive au
niveau du Palais Présidentiel, je vois, contrairement à hier, une
Jeep de mutins sortir, et je constate que la garde a été considérablement
allégée. C'est à peine si on peut voir derrière les grilles
quelques éléments de la Garde Républicaine.
Lorsque j'arrive au niveau de Radio Nostalgie, à la sortie du
Plateau, côté Pont Chardy, une Jeep de mutins vient stationner et
les soldats échangent quelques mots avec les journalistes et les
passants. C'est la confirmation. Le Général Gueï s'apprête à
aller faire un tour au Palais tout à l'heure. Quelqu'un demande après
le Président Bedié et les militaires répondent en se moquant :
" Nous sommes allés chez lui tout à l'heure. Il n'y avait même
pas un poulet pour le garder. Personne autour de sa résidence, tout
le monde a fui. Il s'est enfermé à l'étage avec quelques
hommes..." On apprend également que les mutins sont allés
ouvrir les portes de la prison civile pour libérer les prisonniers
politiques qui s'y trouvaient.
Je fais mouvement vers le quartier résidentiel de Cocody. Les
radios étrangères informent la population sur le cours des événements.
C'est ainsi que j'apprends qu'on avait pu joindre par téléphone le
Président Bedié et qu'il se considérait toujours comme le Chef de
l'Etat. Ensuite, on annonce l'intervention du Général Gueï qui a
dit que les mutins venaient de déposer Bedié et qu'ils avaient mis
sur pied un comité national de salut public.
Arrivé à Cocody, je constate que les abords de la télévision
sont toujours gardés. Les soldats ont dressés des barricades avec
des tables, des poubelles et ... des autobus aux carrefours et contrôlent
cette voie, le boulevard Latrille, qui mène directement à l'Hôtel
Ivoire, mais aussi, un peu plus bas, à la résidence du président
déchu. Les habitants des environs sont tous sortis pour voir ce qui
se passait. Les soldats patrouillent, kalachnikov au poing, certains
communiquent par radio ou avec des téléphones cellulaires. Un char
surgit, ses occupants échangent avec leurs frères d'armes, et il
prend position. Une mitraillette de la DCA arrive également.
Maintenant, tous les corps se côtoient, bérets verts, bérets
noirs, bérets rouges, sapeurs pompiers, marins, etc., tous ont déclaré
leur soutien au mouvement.
La télévision et la radio ont recommencé à émettre, mais elles
ne passent que de la musique entrecoupée de bref communiqués. Le
Président déchu a réussi à sortir de sa résidence pour se réfugier
à l'Ambassade de France à qui il aurait demandé l'asile
politique. S'exprimant sur les ondes des radios étrangères qu'il
vilipendait hier encore, il demande à la population de résister
aux putschistes. On raconte que son épouse et ses enfants ont été
arrêtés ainsi que plusieurs barons du régime et qu'ils sont gardés
au camp militaire d'Akouédo. Alors que la presse étrangère parle
encore de "tentative de coup d'État" puisque Bedié ne se
reconnaît pas vaincu, les militaires se surveillent, cherchant à
savoir si certains parmi eux essayeront de voler au secours du
dictateur renversé.
A l'entrée des 2 Plateaux, en tous cas je vois deux véhicules de
la Gendarmerie, un cargo et une Jeep dont les roues ont été crevées.
Ces gens auraient essayé de résister aux mutins. Que sont-ils
devenus? Mystère. A 20H, Son Excellence Gueï Robert, Président de
la République de Côte d'Ivoire adresse un message à la nation. Il
rassure tout le monde et remercie la population et les autres corps
habillés (gendarmerie et police) pour leur soutien.
Le Président de la Cour Suprême dissoute félicite les militaires
et cède son micro au tristement célèbre Bombet, jusqu'alors
intouchable ministre de l'Intérieur et l'un des incendiaires qui étaient
prêts à jeter le pays dans la guerre civile. Vêtu d'une chemise
simple, il reconnaît que toute oeuvre humaine peut être imparfaite
et parle de solidarité d'une petite voix. Ensuite, la télévision
diffuse les scènes de liesse populaire qui se sont déroulées dans
les rues à l'annonce de la prise du pouvoir par les militaires.
C'est une joie indescriptible, tout le monde pleure de joie et
remercie les libérateurs. En clair, tout s'est passé dans le
calme, sans effusion de sang.
Le couvre-feu est respecté. Toute la nuit on entend de courtes
rafales d'armes automatiques du côté de Cocody. Des soldats
circulent dans les rues et arraisonnent les conducteurs qui
circulent encore, mais d'une manière générale, chacun est rentré
chez lui.
A bien réfléchir, ce coup d'Etat
ressemble à ce qui s'est produit au Niger il y a quelques mois. Le
Président Baré Maïnassara ne voulait plus entendre raison, il a
été abattu à l'aéroport par un élément de sa sécurité et
ensuite, les militaires ont juré que c'était une bavure et non un
coup d'État pour ne pas inquiéter la communauté internationale.
Ici, il n'y a pas eu d'effusion de sang, mais on a mis les mutins et
leurs revendications en avant. Les mutins ont occupé la rue, le
temps de voir si les hommes du Président dans l'armée allaient se
découvrir. 24 H plus tard, les masques sont tombés et les
militaires ont mis fin à une dictature qui durait depuis l'indépendance
du pays.
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Abidjan: 23 décembre 1999
Mutinerie ou coup d'État? Abidjan
est occupé depuis midi le 23 décembre 1999. Les militaires ont
quitté les casernes pour descendre dans la rue. Certains parlent de
revendications salariales, d'autres, de coup d'État. Qu'en est-il
exactement?
Des militaires en tenue de combat,
des rues barricadées, des véhicules arrachés à leurs
propriétaires, des supermarchés attaqués dont le SOCOCE des II
Plateaux, de grands restaurants tels que le BMW dévalisés, des
rafales d'armes automatiques tirées, la radio, la télévision et
l'aéroport assiégés et coupés du reste de la ville, voici le
spectacle qu'offre Abidjan, capitale de la République de Côte
d'Ivoire depuis 24H.
Les clients faisaient
tranquillement leurs achats dans le supermarché "le
SOCOCE" lorsqu'ils ont vu débarquer un cargo de militaires.
Personne ne se doutait de se qui se tramait lorsque les premières
rafales de mitraillettes ont retenti. Après avoir vidé les
caisses, les soldats sont repartis toujours en tirant en l'air. On
ne déplore aucune perte en vie humaine.
Je suis arrivé au SOCOCE quelques
minutes après le passage des mutins. Déjà, on entendait des coups
de feu de plus en plus persistants à l'autre bout du Boulevard
Latrille qui mène à la Maison de la Télévision, mais aussi vers
la Résidence de M. Henri Konan Bedié, Président de la
République. J'ai essayé de me rendre au Plateau; le quartier des
affaires, qui abrite aussi le Palais Présidentiel, le Camp Gallieni
(État-major des Forces Armées Nationales) et presque tous les
ministères. La route qui mène à Cocody est barrée par des
soldats en armes. Les passagers des autobus sont donc obligés de
descendre pour continuer à pied. Arrivé au Plateau, je constate
que les rues sont désertes de voitures. Les fonctionnaires sont
descendus des immeubles de verre et cherchent à rentrer chez eux.
Que se passe-t-il? Personne ne sait. Il semble que ce soit une
mutinerie comme cela a été le cas quelques mois avant le décès
du Président Houphouët. D'autres pensent plutôt à un coup d'État.
Des sources mieux informées disent qu'il s'agit des soldats de la
MINURCA (Forces des Nations Unies en Centrafrique) qui disent que
leurs primes ont été détournées par leurs supérieurs. Ce qui
est sûr, c'est que cela coïncide avec le discours insipide
délivré par le Président de la République avant hier devant les
députés, discours révoltant qui a été diffusé jusqu'à très
tard hier nuit par la télévision nationale.
De temps en temps, des soldats
passent, mitraillettes au point accrochés à des voitures
arrachées à leurs propriétaires. Les stations services ont toutes
fermé, ainsi que les magasins. Lorsque j'arrive du côté de la
radiodiffusion nationale, je vois des véhicules militaires devant.
Des soldats avec des peintures de guerre sur le visage tiennent en
respect une foule de curieux et tirent des rafales en l'air.
Du côté de la Présidence de la
République, des commandos circulent dans la cour en scrutant
l'extérieur. Un groupe de bérets rouges (commandos) apparemment
loyalistes se rapproche du point chaud de la radio... et fait
demi-tour sous la huée des badauds. Il semble qu'on fasse tout pour
éviter l'affrontement.
Pendant ce temps, à Cocody-les-II
Plateaux, les soldats débarquent au restaurant BMW où on est en
train de célébrer un mariage, ils tirent en l'air et obligent le
personnel à leur remettre la recette. Quant à moi, j'arrive aux
environs de 18H GMT devant la cour de la télévision nationale.
Même décor: chars militaires, barricades, soldats en armes, coups
de feu. Tout juste à côté, les fonctionnaires américains du
Centre Culturel Américain s'affairent au téléphone derrière
leurs vitres blindés. Assurément, la nuit sera chaude.
©Koné
Seydou,
Journaliste à Abidjan - Côte d'Ivoire
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