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             Côte d'Ivoire - Le film des récents évènements

Éditoriaux de Koné Seydou journaliste à Abidjan  

Bilan des tueries: plus de 155 morts en deux jours ! (4.11.2000)

J'accuse! 
Charniers découverts près d'Abidjan...
(mise à jour 28 Oct. 19 heures)
Élections : la victoire du boycott(27.10.2000)
La chute du général : Guéi(27.10.2000)
La population dénonce le coup d'État du FPI(27.10.2000)
Le mythe de l'étranger qui veut dépouiller les Ivoiriens...(21.10.2000)
Des élections sans enjeu...
(21.10.2000)

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Bilan des tueries: plus de 155 morts en deux jours !

La Côte d'Ivoire compte ses morts. Au fur et à mesure qu'on découvre les charniers, que les blessés sortent de leurs cachettes pour aller dans les hôpitaux et que les langues se délient, la population mesure l'ampleur de l'horreur. Et pourtant, tout le monde savait que quelque chose se préparait dans l'ombre.

Mardi 31 octobre 2000. Riviera 3, dans la commune de Cocody, l'un des quartiers de la capitale économique de la Côte d'Ivoire. Il est 11H Temps Universel. Dans les environs de la grande mosquée en chantier, un groupe de manœuvres cherche à manger dans un restaurant de fortune. Tout d'un coup, un cargo de la gendarmerie freine à leur niveau. Des commandos sautent à terre et braquent tout le monde. "Montez, et plus vite que ça", crient les gendarmes. "Des bâtards comme ça! A cause de vous, le pays est mélangé". Les ouvriers s'en sortent en déboursant chacun la somme de 1.000 F CFA. Les gendarmes ne contrôlent pas leur identité. D'ailleurs, ont-ils été commis à cette tâche de police? Ils prennent l'argent et relâchent leurs otages. Il y a eu plus de peur que de mal. Pour comprendre cette scène authentique, il faut comprendre que les gendarmes ont peur. Depuis qu'on parle de commission d'enquête internationale sur le génocide qu'ils ont perpétré, ils se sentent trahi par leurs commanditaires. Ces ouvriers se trouvant à côté d'une mosquée sont immédiatement identifiés comme des Dioulas, des musulmans, et donc des étrangers. En réalité, on l'aura compris, il n'y a aucun lien de cause à effet entre ces différents éléments, mais qu'importe!

Le coup d'État du général Doué

La presse étrangère a révélé au monde entier les dessous du coup d'État du 25 octobre dernier. Les images atroces des charniers ont également fait le tour du monde pour montrer les choses telles qu'elles sont en réalité et non telles que le nouveau pouvoir aurait souhaité que le monde en retint. Le coup d'État
qui a chassé le général Guéi Robert du pouvoir a été conduit par le général Mathias Doué, membre du Comité National de Salut Public démissionnaire (la veille), aidé du Commandant Oulata Gaoudit, Commandant militaire du Palais, pendant que le Colonel Touvoly se chargeait de soulever les gendarmes contre le Colonel-major Déon, Commandant supérieur de la Gendarmerie Nationale. Pour comprendre les massacres de ces derniers jours, il faut savoir qu'une partie de la population a été montée contre l'autre, patiemment, pendant de longues années, que des milices ont été formées et que des éléments parmi les forces de l'ordre ont été sélectionnées et conditionnées dans l'attente du jour J.

Tribalisme et démocratie

En 1990, dès sa naissance, le Front Populaire Ivoirien (FPI) a été identifié à l'ethnie de son leader, M. Laurent Gbagbo: les Bété. Il a fallu batailler dur pour faire comprendre aux populations qu'il n'en était
rien, et qu'il s'agissait de lutter en fait pour l'instauration de la démocratie. Mais déjà, des femmes Bété avaient envahi les marchés, criant aux femmes Dioulas: "Si Gbagbo devient Président, nous allons vous chasser de ce pays et prendre tous vos biens". Des les quartiers d'Abobo, de Treichville ou de Koumassi, les jeunes Bété allaient jusqu'à tracer des croix à la craie sur les habitations des Dioulas, histoire de dire "je réserve cette maison ou ce kiosque". Cette histoire,
tout le monde l'a entendu. Tout le monde le sait. Mais personne n'a pris au sérieux de telles menaces. Non seulement, parce que les Bété sont minoritaires, mais aussi et surtout parce que la politique de feu le Président Félix Houphouët-Boigny avait provoqué tellement de brassage de population qu'il est pratiquement impossible de trouver une famille aujourd'hui dont les fils et filles ne sont pas mariées à des gens d'autres ethnies. Combien de cadres d'aujourd'hui, originaires du Sud, du Centre, de l'Ouest ou de l'Ouest n'ont pas fait leurs études primaires ou secondaires au Nord? Et pourtant...

La responsabilité du FPI

En 1990, le FPI avait été le premier à se plaindre des étrangers. Il reprochait à feu le Président Houphouët-Boigny et à son parti, le PDCI, de tricher aux élections en faisant voter les étrangers. En effet, il avait été prouvé que des cartes d'identité (marquées quand même) avaient été délivrées à des étrangers et que les agents de police les retiraient de la circulation après les élections. Mais en réalité, les étrangers étaient pris en otage: on leur demandait de témoigner leur reconnaissance au PDCI pour avoir fait fortune en Côte d'Ivoire, sous peine de subir des tracasseries. Peu à peu, cette histoire commençait à prendre forme dans l'esprit de nombreux Ivoiriens, notamment ceux qui proviennent des régions autres que le Nord, puisque ce sont les ressortissants du Mali, du Burkina Faso et de la Guinée qui étaient indexés. Pour les nordistes (Malinké et Sénoufo), le problème ne se pose pas, car, même si ces mêmes ethnies se retrouvent dans les pays frontaliers, on sait faire la distinction entre un Malinké Ivoirien et un Malien. Mieux, Maliens et Burkinabés sont suffisamment fiers de leurs origines pour chercher à se faire passer pour des Ivoiriens. Et puis, par ailleurs, les Akan, les Krou et autres peuples lagunaires qui peuplent le reste de la Côte d'Ivoire se retrouvent aussi au Liberia et au Ghana. Pourquoi ne parle-t-on pas de péril en la demeure dans ce cas, puisque ces pays ont de nombreux ressortissants en Côte d'Ivoire? La véritable cause de ce complexe d'infériorité développé par certains cadres supérieurs de la Nation est la mainmise des ressortissants du Nord sur l'économie. De nombreux jeunes gens ont ainsi été élevés dans la croyance que les nordistes sont venus déposséder les sudistes de leurs terres et de leurs biens.

Chantage et prise d'otage

Avant sa chute, le général Guéi avait fait procéder à l'arrestation de près de 600 militants du Rassemblement des Républicains. En outre, l'épouse du leader de ce parti, Mme Dominique Ouattara, avait fait l'objet d'une tentative d'enlèvement en plein Plateau. Ses gardes du corps avaient fait écran et elle avait pu s'échapper. Par dépit, les militaires avaient arrêté ces derniers. Par la suite, ils avaient été présentés à la télévision comme étant des mercenaires qui recrutaient des loubards pour semer le désordre lorsque la candidature de leur patron sera rejetée (or, donc!), et finalement, ils avaient été jugés et condamnés à la prison pour... trouble de l'ordre public. Le chef de la sécurité rapprochée du Général Guéi, le tristement célèbre adjudant Boka Yapi, à la tête de sa milice de 200 commandos, la "Brigade Rouge", était prêt à en découdre avec les Dioulas. L'homme avait été conditionné pour cela. Selon les services de renseignement, les 600 détenus (sans jugement!) qui servaient de boucliers devaient être éliminés dès que le Dr Ouattara appellerait ses militants à descendre dans la rue manifester contre le rejet de son dossier de candidature à la Présidence de la République. Le ministre de la Communication d'alors, avait parlé de "banale opération de maintien de l'ordre". En plus de cela, les hommes de Boka devaient tuer le maximum possible de manifestants. Devant ce bain de sang qui n'allait pas manquer d'émouvoir la communauté internationale, le FPI se désolidariserait de son allié qui prendrait alors, seul, le pot cassé. Et Alassane Ouattara aurait été accusé d'avoir conduit ses militants à l'abattoir. État d'urgence et couvre-feu furent décrétés pour la circonstance, et la cassette vidéo dans laquelle le président Tia Koné, rend public la liste des candidats qu'il a retenu est diffusé. Mais, contre toute attente, le RDR ne réagit pas. Personne ne proteste. Plutôt, les consignes sont données pour que la population boycotte de manière pacifique le scrutin du 22 octobre. Le général Guéi et son allié, M. Gbagbo Laurent, sont donc obligés de revoir leurs stratégies, et surtout d'aller jusqu'au bout. La suite, on la connaît. Devant la pression de ses militants, le FPI est obligé de faire un coup d'État militaire. La milice de Boka, obligée de se défendre, tire sur la foule. La gendarmerie se soulève et de nombreux soldats tombent. Pareil dans l'armée, où les militaires du FPI sont obligés de se dévoiler, et où on relève également de nombreux morts. Dans cette cacophonie, les militants du RDR qui ne comprennent pas le silence de leur leader, décident de descendre dans la rue pour protester contre le fait que Gbagbo se proclame Président alors qu'il n'y a véritablement pas eu d'élection. Fous de colère, pour les "leurs" qui sont tombés, les militants du FPI prennent les armes pour agresser les militants du RDR. Surpris, ces derniers, qui n'étaient pas préparés à la guerre, essaient de se replier. Ils tombent alors sur les militaires qui ouvrent le feu...

18 cadavres repêchés dans la lagune

Les langues se délient. Ainsi donc, des gendarmes ne comprenaient pas que, alors qu'ils lançaient des grenades lacrymogènes pour disperser les manifestants, d'autres gendarmes tiraient à balles réelles. Des manifestants ont été tués dans la rue. Des gens ont été raflés à leur domicile parce qu'ils portent des noms à consonance nordiste (Ouattara, Koné, Coulibaly, Traoré, etc.). Ils ont été embarqués à bord de camions de la police ou de l'armée, conduits dans des commissariat de quartier, à l'École de Police, à l'escadron commando d'Abobo, au camp de gendarmerie d'Agban, au premier bataillon d'Akouédo, etc., où ils ont été exécutés de sang froid. Leurs corps ont ensuite été ramassés par d'autres civils, embarqués à bord des mêmes camions, conduit dans la brousse, sur la route d'Anyama ou vers la prison civile, la MACA, d'Abidjan, et abandonnés dans des ravins. Comble de l'horreur, comme les Juifs qui ont été exécutés en Europe pendant la deuxième Guerre Mondiale, ces derniers ont été mitraillés sur les corps qu'ils avaient transportés. Comme il n'existe pas de crime parfait, des gens ont survécu à ce carnage. Obligés de se terrer, souvent avec des balles dans le corps, de peur d'être repris par les gendarmes, ils sortent aujourd'hui pour parler. Ils racontent avec quelle désinvolture les gendarmes et autres policiers criaient "Où sont les Dioulas? On va vous tuer tous! On va vous exterminer!" Après les 57 corps du charnier de Yopougon, on vient de repêcher 18 cadavres dans la lagune, du côté de la CARENA, au Plateau. Ce sont les corps criblés de balles de 4 jeunes femmes et 14 hommes dont 2 enfants...

Le gouvernement vient d'accepter l'ouverture d'une enquête internationale. Pour l'heure, personne ne connaît le nombre exact de militaires tués pendant le coup d'État. On ne connaît pas non plus le nombre de civils tués par la milice Boka Yapi ni le nombre exact de victimes de l'épuration ethnique. Le RDR a relevé les chiffres suivants qui se passent de commentaire, concernant les derniers: 155 tués, 316 blessés, 116 arrêtés et 50 disparus. Les familles enterrent leurs morts. La population dans son ensemble découvre l'ampleur du désastre et, certains militants du FPI comprennent enfin qu'ils ont été utilisés. Malgré cela, la presse incendiaire du FPI continue d'inciter à la haine tribale et religieuse, la télévision et la radio nationale continuent de filtrer les informations et d'intoxiquer la population, les autorités jouent la carte de l'étonnement, la communauté musulmane dont les lieux de culte ont été incendiés, et surtout les "Dioula" se demandent s'il faut riposter...

Seydou

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J'accuse...

Le Tribunal Pénal International doit statuer sur le cas de la Côte d'Ivoire. Une enquête doit être ouverte sur les nombreux cas de violation des droits de l'homme et sur les assassinats, aussi bien sous le régime du général Guéi que sur les premiers jours du régime Gbagbo. Les charniers découverts hier vendredi achèvent de convaincre qu'un génocide musulman se préparait depuis longtemps et qu'il est en train de se perpétrer actuellement en Côte d'Ivoire.

Des charniers ont été découvert dans la région abidjanaise. Suite à la manifestation pacifique du jeudi 26 octobre, organisée par les militants du RDR, des massacres ont été commis par les gens de l'ethnie Bété encadrés et soutenus par la gendarmerie, la police et l'armée. On a dénombré dans la commune de Yopougon, près de quarante corps de jeunes gens. Pareil à Anyama, où il y avait également des femmes. Depuis le coup d'Etat des mardi et mercredi derniers, la situation est explosive en Côte d'Ivoire. Le Front Populaire Ivoirien qui a chassé le général Guéi par la force des armes veut tuer dans l’œuf toute contestation. En réalité, il s'agit d'un massacre planifié de longue date. Pour toutes ces raisons, non seulement, la communauté internationale doit envoyer une force d'interposition en Côte d'Ivoire, mais le Tribunal Pénal International doit ouvrir une enquête sur les crimes perpétrés et les trop nombreux cas de violation des droits humains.

Combien de morts y a-t-il eu exactement au cours de cette semaine qui s'achève? Malin qui pourrait le dire. pour l'instant en tout cas. Pour notre part, nous avons vu des corbillards devant les commissariats de police, nous avons vu des gendarmes escorter des corbillards vers une destination inconnue, il y a eu beaucoup d'atrocités, des charniers, des gens brûlés vifs. Il faut que ça cesse. Il faut aussi que les auteurs, les instigateurs et les complices de tous ces crimes soient jugés et condamnés comme  ils le méritent. Même s'ils s'appellent Gbagbo Laurent et qu'ils se sont autoproclamés président de la République de Côte d'Ivoire.

Seydou

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Élections : la victoire du boycott

La population ivoirienne dans son ensemble a répondu favorablement à l'appel de deux des trois principales formations politiques du pays, le PDCI et le RDR. Ces deux partis qui totalisaient 90% des députés de la dernière assemblée nationale avaient, en effet, appelé la population à boycotter de manière pacifique et citoyenne le scrutin du dimanche 22 octobre. Le chef de la junte qui dirigeait le pays avec le soutien du FPI, avait rejeté la candidature de 14 prétendants à la magistrature suprême sous de fallacieux prétextes, se contentant de cinq candidatures mineures, dont la sienne.

Depuis de longs mois, le "libérateur" du 24 décembre 1999 devenu dictateur, dirigeait d'une main de fer la Côte d'Ivoire, en association avec le Front Populaire Ivoirien. Non seulement, ce parti avait des ministres dans le gouvernement, mais en plus, il poussait le général Guéi à prendre les décisions les plus impopulaires, notamment les mesures qui ont institué la nationalité à deux vitesses. Pour couronner le tout, tous les candidats sérieux avaient été éliminés par un Conseil Constitutionnel méconnaissable dirigé par M. Tia Koné, un magistrat dont la carrière est tout sauf exemplaire. C'est ainsi que sur 19 candidats, seuls 5 avaient été retenus, au grand dam de la communauté nationale et internationale qui avaient condamné cette exclusion.

Le jour du scrutin, Abidjan, comme toutes les villes de l'intérieur, présentait le visage d'une ville morte. Tous les commerces avaient fermé et la population était restée chez elle, regardant avec amusement et indifférence les partisans des deux belligérants en train d'en découdre. Le résultat, tout le monde le connaissait à l'avance. Le général Guéi, qui n'avait aucunement l'envie de céder le fauteuil, avait signé un accord secret avec le leader du FPI, M. Laurent Gbagbo, à qui il aurait proposé la présidence de la future assemblée nationale ou un poste de  Premier  ministre si ce dernier l'aidait à légitimer son mandat (il en avait marre d'être appelé "le chef de la junte..."). La presse indépendante avait largement fait écho de cet accord. Le FPI et ses journaux avaient démenti l'information, la qualifiant de rumeur. Les militants, eux, se disaient prêts à le rejeter, quand bien même il serait vrai.

Les résultats, attendus pour la nuit seront livrés au compte-gouttes avant être interrompus. Mardi à 14H, le gouvernement annonce la dissolution de la Commission Nationale électorale, sous prétexte que de nombreuses fraudes avaient été constatées, et proclame la victoire du général Guéi. Ce dernier prononce alors un discours de remerciement ou il prend l'engagement d'ouvrer au renforcement de l'unité nationale. Pendant ce temps, les militants du FPI descendent dans la rue, avec, derrière eux, des soldats embusqués...

Après le renversement du régime, le Président de la CNE, M. Honore Guéi, est réhabilité dans ses fonctions par... M. Laurent Gbagbo. Il passe sur les ondes nationales mercredi nuit (pour respecter le délai imparti de trois jours francs) et reprend la proclamation des résultats partiels. Le taux de participation au scrutin se situe à moins de 2% dans certaines régions du pays, et au niveau national, après évidemment de nombreux tripatouillages, à environ 30%. M. Guéi attribue près de 60%, soit la majorité absolue des suffrages exprimés à Laurent Gbagbo.

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La chute du général : Guéi

Le général-président de la Cote d'Ivoire est finalement tombé ce mercredi 25 octobre 2000. Mais comment? Le leader du FPI a choisi de sacrifier des dizaines de vies humaines pour réaliser son rêve: Accéder au pouvoir. Il n'a reculé devant rien, même pas devant un coup d'État militaire! Décidément, les Ivoiriens ont choisi désormais d'écrire leur histoire dans le sang.

Le régime branlant du Général de Division Robert Guéi a fini par s'effondrer. L'un des derniers épisodes de ce triste feuilleton a été l'élection présidentielle du dimanche 22 octobre 2000 ou près de 70% de la population avait refusé de cautionner cette mascarade qui n'était conforme en rien au droit ni à la démocratie. Seuls, quelques militants et autres sympathisants membres des ethnies Bété et Yacouba, ethnies respectives de Laurent Gbagbo, leader du FPI, et du Général Guéi, étaient sortis pour aller remplir leur devoir. La nuit du dimanche au lundi, une "nuit électorale" est organisée à la télévision nationale. Les bureaux de votes installés dans les ambassades à l'étranger donnent leurs résultats bien longtemps avant ceux d'Abidjan. En clair, on aura veillé pour rien. Rendez-vous est pris pour le lendemain lundi 23 octobre, décrète jour férié pour la circonstance. En fait, on est habitué à ce genre de situation, puisque, devant le mépris affiché par la population, le référendum du 23 juillet dernier s'était étendu sur deux jours...

Lundi 23. Les résultats continuent de tomber au compte-gouttes. On attendra toute la journée de lundi pour ne recueillir que les résultats de 40 circonscriptions sur plus de 250. Qu'importe! C'était déjà suffisant pour Laurent Gbagbo qui, crédité d'un score de 51% contre 40,40% au général, décide de lancer ses militants dans la rue. La junte riposte en l'invitant à ne pas crier trop tôt victoire. Rendez-vous est pris une nouvelle fois pour mardi à 11H pour les derniers résultats.

Mardi 24 octobre. La presse nationale et internationale prend d'assaut le siège de la commission Nationale Électorale (CNE). L'armée renforce également  sa présence dans les locaux du Conseil Économique et Social qui abritent la CNE. A 11H, point de communiqué. Aux environs de 13H, M. Honore Guéi, président de la CNE arrive et s'enferme dans son bureau. Les militaires évacuent les lieux quelques minutes plus tard. M. Guéi est tiré de son bureau, battu et traîné jusqu'à la présidence de la République située à quelques centaines de mètres de là. A 14H le ministre de la Sécurité, flanqué du (tout nouveau) Directeur de l'Administration Territoriale, M. Bamba Cheick Daniel, annoncent  successivement la dissolution de la CNE et la victoire du général Guéi. Explosion de colère dans les différents quartiers d'Abidjan. Les militants du FPI descendent dans la rue et affrontent les soldats qui les dispersent au gaz lacrymogène. La foule qui afflue des quartiers périphériques de Yopougon, Abobo, Marcory, etc., vers le quartier administratif du Plateau, paralysant la circulation. Bureaux et magasins ferment. Abidjan est sens dessus-dessous. Les autorités décrètent l'État d'urgence et un couvre-feu à partir de 18H jusqu'à samedi. On parlera, en fin de journée, d'une dizaine de morts. Les militants du FPI ne se laissent pas impressionner, qui promettent de revenir le lendemain. Les hélicoptères et autres avions de chasse (Alpha Jet et Jaguar) de l'armée de l'air parcourent le ciel pour intimider la population. Le leader du FPI demande à toute la population de sortir pour obliger les militaires à céder le pouvoir.

Le quartier résidentiel de Cocody vit l'état de siège, à l'instar de toutes les communes d'Abidjan. Le carrefour de la Riviera 2, par exemple est occupé par les militaires en tenue de combat. Ils contrôlent l'avenue qui mène à la Riviera Golf, empêchant la population de la traverser sous peine de sévices corporels. Nous empruntons la route de la Riviera Attoban pour essayer de regagner les 2 Plateaux. Nous sommes toujours dans la commune de Cocody. Il est 17H. Quelques rares véhicules, dont des taxis pratiquant pour la circonstance des tarifs exorbitants. La route d'Attoban est entrecoupée de barrages de fortune érigés par la population: poubelles renversées, briques, étals de marchands, pneus incendies, etc. Nous marchons de longs kilomètres à pied avant d'atteindre les 2 Plateaux. Ici encore, même scénario. Le boulevard Latrille est impraticable, jusqu'à Angré. Il est 19H, et les travailleurs n'ont, jusqu'à présent, pas pu rejoindre leur domicile. Les plus chanceux peuvent suivre le journal télévise et voir le général Guéi s'autoproclamer président de la République.
 
Mercredi 25 octobre 2000. Il est 3H du matin. Un groupe de soldats attaque avec des chars blindés la poudrière du Camp militaire d'Akouedo, l'une des plus importantes bases militaires du pays, qui abrite le premier bataillon d'artillerie. L'attaque dure deux heures d'horloge. La poudrière ne tombe pas. Elle est défendue par la milice du sous-officier Boka Yapi, baptisée "la Brigade Rouge", celle qui assure depuis quelques mois la sécurité renforcée du général Guéi, en remplacement de la Cosa Nostra du Sergent-chef Ibrahima Coulibaly (de ses initiales IB) véritable auteur du coup d'État du 24 décembre dernier contre le Président Henri Konan Bédié.

9H. Le Plateau est en état de siège. La foule a pris la rue. Les environs de la Présidence sont barricadés. Les militaires tirent sur la foule. On relève trois morts et un nombre indéterminé de blessés plus ou moins graves. En réalité, les militants sont encadrés par des soldats qui en profitent pour attaquer les troupes loyalistes. La foule fonce sur la maison de la radio. Après avoir résisté, les soldats se replient sur le palais de la présidence La Croix-Rouge, les sapeurs pompiers et les ambulanciers évacuent les morts et les blesses. Mon portable sonne. Mon frère m'apprend qu'à Bouaké, la seconde ville du pays, les militaires ont déposé les armes depuis hier pour rentrer en famille. Nous continuons de tourner à pied.

10H40. Quartier dortoir d'Abobo. Des cargos de gendarmes armés jusqu'aux dents, haranguent la foule et font le signe de la victoire en s'élançant en direction du Plateau. On peut le dire, l'armée a définitivement lâché le général Guéi Plus loin, du côté d'Adjamé, sur l'autoroute du Nord, des blindés, en provenance de Cocody, se dirigent vers Yopougon. Dans la foule, des altercations attirent notre attention. Des militants du Rassemblement des Républicains se faufilent parmi les manifestants en scandant le nom de leur leader. Il faut noter à ce niveau que la population, dans son ensemble, se montre très peu solidaire des marcheurs, considérant Gbagbo comme un traître. Pour la petite histoire, il s'était entendu avec le général Guéi pour écarter les autres candidats à la présidentielle, et pour la circonstance, des centaines de mercenaires libériens avaient été recrutés pour massacrer les militants du RDR qui descendraient manifester dans la rue. Le coup avait été éventré, et le RDR avait demandé à ses militants de ne pas bouger.

11H. Les rues d'Adjamé sont bondées de monde. Il n'y a aucun véhicule sur la chaussée. Les militants du FPI, le visage noirci au charbon, entonnent des chants, insultent le général Guéi et réclament la victoire pour Laurent Gbagbo. Ils continuent d'affluer vers le Plateau. Ils hurlent au passage des soldats qui leur demandent de rentrer et de les laisser régler le problème entre eux.

11H30. Retour au Plateau. Les affrontements se déroulent toujours du côté du Palais Présidentiel. Des blindés remplis de gendarmes arrivent en renfort. La foule leur signale la présence de rebelles libériens dans un immeuble. Ils foncent. Les tirs reprennent un peu plus loin. Nous rencontrons un groupe de journalistes étrangers devant l'hôtel Ibis. La radio, qui avait suspendu le cours normal de ses émissions depuis le matin passe un discours de Laurent Gbagbo. La foule exulte. Gbagbo remercie l'armée et la foule pour son soutien, et (en tant que nouveau Président de la République) annonce la formation prochaine d'un gouvernement. Il invite la CNE et la Cour Suprême à reprendre le travail afin de pouvoir l'investir. Entre temps, les affrontements continuent entre les soldats du FPI et la "Brigade Rouge", la milice de Boka Yapi, restée fidèle au général Guéi. Du côté de l'ambassade des USA, non loin de la radio, les commandos de la gendarmerie viennent prendre position, à bord de jeeps et de véhicules blindés. Ils échangent des tirs avec des soldats qui patrouillaient à bord d'une 4X4, les maîtrisent et les font prisonniers.

13H. Ceux qui ont accès aux chaînes étrangères à partir de leurs postes radios transmettent les informations aux autres. Selon ces informations, les généraux et anciens ministres Mathias Doue et Moassi Grena ont rendu leur démission hier. Le ministre de la Communication, le truculent Henri-Cesar Sama, lui, aurait démissionné ce matin. On annonce également que l'épouse et les enfants du général Guéi auraient été évacués au Bénin ce matin, et que lui même les aurait rejoint il y a quelques heures. Nous quittons le Plateau, et remontons de nouveau vers Adjamé.

15H. Nous rencontrons à la sortie d'Adjamé un convoi étrange. Une jeep de la gendarmerie remplie de commandos roule lentement. Ils convoient deux corbillards...

19H. Le journal commence sur la chaîne nationale de Radio Côte d'Ivoire. Le journaliste de service annonce en grand titre la naissance de la deuxième république. Il ne souffle pas un traître mot de tout ce qui s'est passé dans la journée, se contentant de dire que suite aux élections présidentielles de dimanche dernier, et après quelques hésitations, le général Guéi vient de reconnaître la victoire de Laurent Gbagbo qui devient ainsi le nouveau président de la République Et de passer l'enregistrement ou Gbagbo s'adresse à la Nation.

On le voit donc, après avoir joué le coup avec Guéi Robert, Laurent Gbagbo vient de s'autoproclamer Président de la République On attend dans les prochaines heures la réaction des leaders des autres formations politiques. Espérons tout simplement que les affrontements qui ne manqueront pas d'éclater entre les militants des différents partis politiques ne dégénèrent pas en guerre civile.

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La population dénonce le coup d'État du FPI

Il fallait s'y attendre, le désordre s'est installé en Côte d'Ivoire, suite à l'auto proclamation de Laurent Gbagbo. La population qui avait respecté le mot d'ordre de boycott des élections lancées par les principaux partis politiques est descendue dans la rue pour crier son indignation. Le matin de ce jeudi 26 octobre 2000, toute la Cote d'Ivoire est paralysée. En réaction à cette manifestation pacifique, les militants du FPI font barrage, crient leur haine pour "les Dioulas" et les musulmans. Ils attaquent les manifestants, en tuent et incendient des mosquées sur leur passage. Le coup semble planifié de longue date. Est-ce le début de la guerre civile?

M. Coulibaly Souleymane, électricien sur le chantier de la mosquée du Plateau n'en croit pas ses yeux. Depuis le matin, toutes les routes sont coupées, et il est donc impossible de se rendre au travail. Il fait les 100 pas dans la cour commune du quartier populaire d'Abobo Plaque 1 ou il habite. Il est 9H GMT. Tout d'un coup, alors qu'il s'apprête à enjamber le seuil de son appartement, il entend quelqu'un courir derrière lui. Un jeune homme entre précipitamment dans la cour, se déshabille, jette son tricot par terre et va se réfugier dans un coin. Il est immédiatement suivi par un détachement de policiers de la Brigade Anti-émeute (BAE) Les agents foncent immédiatement sur Coulibaly et commencent à le rouer de coups de matraques. Son jeune frère qui était dans la maison, sort pour essayer d'intervenir. Lui aussi est roué de coups, et tous les deux sont traînés dans une jeep et conduits au commissariat du 15e arrondissement ou on les enferme. Ce qui s'est passé, c'est que les policiers étaient à la poursuite d'un groupe de jeunes gens de l'ethnie Dioula qui avaient formé un groupe d'auto défense pour répondre aux agressions des Bétés qui sillonnent les rues depuis ce matin.

Le vieux Ouattara n'en revient pas. Il habite à cinquante mètres du district du 15e arrondissement de police. Ce matin, il a été réveillé par les propos tenus derrière sa fenêtre par un groupe de jeunes gens. "On va tuer tous ces Dioulas et les déposséder de leurs biens", disait-on en substance. Quelques minutes plus tard, les pierres pleuvent sur l'habitation du vieil homme. Ses enfants veulent riposter, mais sa femme les en empêche. Lorsque tout se calme, M. Ouattara se rend à la police et informe les agents de ce qui vient de se passer. Ces derniers le reçoivent à la porte. Ils sont assis dans une bâchée, avec des casques anti-émeute et des fusils lance-grenades. Ils répondent sans sourciller à M. Ouattara: "Allez régler ça entre vous la-bas. Vous n'avez pas dit que vous êtes RDR?". Dépité, le vieil homme s'en retourne chez lui, et les policiers éclatent de rire.

Depuis ce matin, Abidjan est en état de siége. Toutes les villes de Côte d'Ivoire également. A l'appel du Rassemblement des Républicains, les militants sont sortis par centaines de milliers et ont investi toutes les artères. Cette démonstration de force n'a rien à voir avec les quelques centaines de manifestants qui ont été utilisés par le Front Populaire Ivoirien pour perpétrer son coup d'État militaire hier. Les médias d'État ont été confisqué par le FPI, mais la population refuse de reconnaître le pouvoir de Gbagbo. Les militants du FPI sont déjà préparés à les contrer. Ils ne comprennent pas que ces gens refusent l'autorité de Gbagbo aujourd'hui, alors qu'ils ne sont pas sortis pour s'opposer à la décision de la Cour Suprême qui avait invalidé la candidature de leur leader. Des groupes d'hommes et de femmes, armés de machettes, de vieux fusils, de couteaux, de pelles et de bâtons barrent la route et agressent tout ce qui parle Dioula. Ils leur lancent des propos xénophobes, les traitant étrangers Les affrontements éclatent donc. Ici, à Abobo, la police et armée "essaient de rétablir l'ordre" au rond-point de la gare routière d'Abobo. Ils s'acharnent plutôt contre les ressortissants du Nord. Toute la journée, les grenades lacrymogènes tonnent. On dénombre de nombreux morts et blessés. Les commerçants sont délogés à coups de gaz lacrymogènes dans les marchés ou l'inflation bat son plein. A Cocody, du côté du quartier des ambassades, une dizaine de "Dioulas" sont sauvagement massacrés par les villageois Ebriés de Blockhaus soutenus par la gendarmerie. Ce sont des militants du RDR venus spontanément protéger le domicile de leur leader, le Dr Alassane Ouattara. Les gendarmes lancent un assaut contre la résidence mais ils sont repoussés.

Dans les autres quartiers d'Abidjan, les accrochages se multiplient entre les manifestants républicains et les contre-manifestants "frontistes". A Adjamé, la grande mosquée est incendiée. En représailles, les musulmans incendient une église. On dénombre ici aussi des pertes en vie humaine.

Côté informations, la télévision ne sert depuis quelques jours que des documentaires et autres téléfilms, entrecoupés de montages ou le leader du FPI campe dans sa position de nouveau chef d'État, donnant les ordres, notamment aux présidents de la CNE et de la Cour Suprême qu'il exhorte à proclamer rapidement les résultats des élections afin qu'il puisse s'installer légalement à la présidence Il "décide" également de reconduire le couvre-feu qui avait été instauré par le général Guéi pour parer à toute manifestation populaire contre la mascarade à laquelle ils se livraient. Enfin, en bon chef de guerre, Gbagbo remercie les officiers de la police, de l'armée, l'ancien Premier ministre et la presse nationale qui sont allés "spontanément" lui faire allégeance. Un autre montage grossier passe sur les antennes. Dans ce film, on voit le chef d'État-major, le général Diabagaté Soumaila et quelques officiers de policiers derrière lui, faire allégeance au nom de l'esprit républicain des militaires ivoiriens, à un certain "Monsieur le Président de la République" que la caméra se garde bien de montrer... Selon certaines rumeurs, le général Guéi aurait été fait prisonnier en réalité. Contrairement à ce qu'on croyait, l'ancien homme fort serait détenu par les soldats putschistes, ainsi que son ministre de la Communication. On parle également de centaines de morts depuis que les évènements ont commencé. Impossible de vérifier ces informations puisque les Ivoiriens sont coupés du reste du monde, obligés qu'ils sont de se contenter des informations que le FPI veut bien leur servir sur les chaînes nationales. A 15H, une amie m'appelle du quartier résidentiel de Cocody pour me demander de faire des provisions d'eau, car le château d'eau qui alimente leur commune vient être attaqué. Dans le même registre, aux environs de minuit, ce sont les habitants d'Abobo qui seront réveillés, alors que le couvre-feu est entré en vigueur depuis 21H. On crie dans la rue: "Faites des provisions d'eau, ils vont empoisonner le château d'eau demain matin!"

Il est 16H45, lorsque la télévision, qui diffuse sans cesse des matchs de football de la Champion's League européenne, interrompt ses émissions pour diffuser un "communique de dernière heure". Deux hommes apparaissent à l'écran, MM. Coulibaly Amadou Gon, secrétaire général adjoint du RDR, et Lida Kouassi Moise, secrétaire national du FPI charge de la Défense. Le premier prend la parole pour annoncer une déclaration commune RDR/FPI suite à une rencontre exceptionnelle qui s'est tenue en fin de matinée. Il s'incline devant l'âme des morts, regrette les dégâts enregistrés depuis le début des affrontements entre Ivoiriens, notamment les destructions de mosquées et d'églises, et invite ses militants à quitter la rue et à attendre les résultats de la rencontre prochaine entre le Président Alassane Dramane Ouattara et le président du FPI, Laurent Gbagbo. M. Lida s'adresse à son tour à ses militants et "aux Ivoiriens" qui sont descendus dans la rue défendre "leurs points de vues" devant l'expression "du point de vue" (sic!) des militants du RDR. Il leur demande, pour terminer, de déposer les armes et de rentrer chez eux en attendant la mise en oeuvre des recommandations des dix chefs d'États qui avaient fait le déplacement à Yamoussoukro il y a quelques mois, pour proposer des solutions à la crise ivoirienne. Pour mémoire, la presse proche du FPI avait banalisé l'intervention de l'Organisation de l'Unité Africaine, en disant que "le seul problème, c'est ADO (initiales du Dr Ouattara)".

En réalité, ni le PDCI, ni le FPI ne souhaitent affronter le leader du RDR au cours élections transparentes, car, non seulement, l'homme est populaire, mais en plus, il est immensément riche. D'où la naissance d'un club baptise le "TSO" (Tout sauf Ouattara), il y a quelques années. Pour les animateurs de ce "club", dont Laurent Gbagbo, tout est bon pour ne pas l'affronter, quand bien même il faudrait pour cela provoquer la guerre civile. C'est à cette extrémité que la Côte d'Ivoire semble parvenue aujourd'hui. La communauté internationale, qui avait été préparée au pire doit maintenant intervenir pour mettre fin à la guerre civile qui s'installe, car la situation chaotique décrite ci-dessus, dans la capitale, s'applique aussi aux villes de l'intérieur du pays. A Bouaké, San Pedro, Daloa, etc., on a déplore des dizaines de morts, dont certains brûlés vifs pour la seule journée d'aujourd'hui. C'est une véritable chasse aux "Dioulas" (ressortissants de la moitie Nord du pays) et aux musulmans. On projette un bain de sang dans les mosquées pour ce vendredi, jour de prière des fidèles de cette confession religieuse.

La nuit du jeudi, le chef de la Brigade Rouge est mitraillé au camp d'Akouédo, sa femme égorgée et sa fille brûlée vive. Le capitaine Remarck, ancien fidèle du Président Bédié est également abattu. On veut également transformer un conflit politique en guerre religieuse. Encore une fois, comme au Rwanda, l'Église est devenue aphone. Elle semble préférer un Président dictateur mais Chrétien pour la Côte d'Ivoire à un non Chrétien. Seul l'évêque de la Basilique de Yamoussoukro, Mgr Paul Ahouanan a le courage d'interpeller le Pouvoir. Les partis politiques parviendront-ils à apaiser le front social? Les prochains jours nous situeront.

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Le mythe de l'étranger qui veut dépouiller les Ivoiriens...

Le message de haine tribale et religieuse manipulé par ceux qui veulent le pouvoir aujourd'hui, le général Guéi et son associé du moment, M. Laurent Gbagbo, consiste à faire croire à la population que la Côte d'Ivoire est un pays riche et que des millions d'étrangers sont venus déposséder les ivoiriens de cette richesse. Ils apparaissent donc aux yeux d'une frange de la population comme les bienfaiteurs qui veulent rendre sa souveraineté à la Côte d'Ivoire, et leur richesse aux Ivoiriens.

Mensonge et falsification de documents pour inciter une population paisible à la haine tribale et religieuse, voici le cheval de bataille du FPI, membre de l'Internationale Socialiste (s'il vous plaît!) pour acquérir le pouvoir d'État. C'est d'ailleurs l'arme trouvée, avant lui, par le PDCI de Konan Bédié (renversé par les militaires), et également manipulé par la junte pour conserver le même pouvoir face à une importante partie de la population. En réalité, la Côte d'Ivoire ne dispose pas des gisements d'or, de diamants, de pétrole et autres richesses naturelles qui font la force de l'Afrique du Sud, du Nigeria, de l'Egypte, de la Libye, de la RDC ou encore du Gabon. La "richesse" de la Côte d'Ivoire, ce sont les plantations et les entreprises que les étrangers sont venus y construire grâce à la politique d'ouverture du premier président de la République, feu Félix Houphouët-Boigny.

Le miracle Ivoirien

Voulant faire de son pays la Suisse du continent, Houphouët avait emboîté le pas aux colons français qui y avaient créé de vastes plantations agricoles pour introduire et développer des produits découverts sur d'autres continents, notamment le café et le cacao. Grâce à l'action conjuguée des financiers européens et de la main-d’œuvre provenant des pays limitrophes, il en avait résulté que ce pays devint très rapidement l'un des trois premiers producteurs et exportateurs mondiaux de ces produits. Au fil des ans, une forte émigration s'est donc développée du Mali, de la Guinée, de la Haute-Volta (aujourd'hui Burkina Faso), du Ghana, du Togo et du Bénin (et même d'autres pays africains) vers la Côte d'Ivoire. C'est ainsi qu'on retrouve essentiellement les Burkinabés dans les plantations du Sud, les Mauritaniens et les Guinéens dans le petit commerce, les Libanais et les Français dans le commerce de gros, les Maliens dans le transport, les Ghanéens dans les petits métiers, etc.

Diversité culturelle

Sur le plan culturel, la Côte d'Ivoire, à l'instar de tous les pays africains (ils ont été fabriqués par les Européens qui ont pris le soin de ne jamais réunir sur un même territoire les gens du même groupe ethnique), la Côte d'Ivoire est peuplée d'ethnies qui se retrouvent dans les pays environnants. Ainsi, on retrouve au Sud, au Centre et à l'Est des populations très proches de celles du Ghana (Apollo, Abidji, Alladian, Ebrié, Baoulés, Abrons, etc): ils appartiennent au grand groupe Akan. Au Nord, les Sénoufos et autres Malinkés appartiennent à la même "famille" que les habitants d'une bonne partie de la Guinée, de la Sierra Leone, du Mali, du Burkina Faso et du Ghana. Quant à l'Ouest, il a servi de base de retraite aux différents groupes qui se trucidaient au Libéria il y a quelques années.

Complexe d'infériorité exacerbé

Sur le plan économique, les populations du Nord apparaissent plus dégourdies que celles du reste de la Côte d'Ivoire. Cela se constate par leur main-mise sur pratiquement toute l'économie nationale. Cette main-mise est donc partagée avec les étrangers. D'où le fait que les "nationalistes" ivoiriens les associent justement aux étrangers. Dans les faits, certaines populations sont plus portées sur le plaisir, l'exhibitionnisme que sur le travail. Le jeune "Dioula" (Malinké ou Sénoufo) par contre, cultive en bas-âge l'esprit d'initiative, ce qui le rend très rapidement indépendant de la tutelle familiale à laquelle il reste cependant attaché pour ses valeurs morales: dignité, intégrité, honnêteté, etc. Il est donc montré en exemple ou au contraire diffamé par des gens d'autres ethnies qui cultivent à son encontre un complexe d'infériorité. Sur le terrain, dans la rue aujourd'hui, les personnes qui pratiquent l'intolérance, le tribalisme et la xénophobie sont toutes originaires du Centre, du Centre-ouest ou de l'Ouest (et à degré moindre, du Sud). Il est fréquent de les entendre parler de "petit Dioula" qu'ils assimilent volontiers aux "Mossi" (habitants du Nord du Burkina Faso), les deux appellations étant considérées par leurs auteurs comme des injures. Et pourtant, sous Houphouët, tout ce puzzle humain vivait en harmonie.

Gabegie, détournements et consorts...

La chute d'Houphouët et le passage raté du témoin avec Henri Konan Bédié sont dus à la mauvaise gestion de la chose publique, laquelle gabegie s'est matérialisée par le surendettement du pays et l'effondrement du "miracle ivoirien". En réalité, il n'y avait pas de "gestion" et les textes n'existaient que de nom. Houphouët dirigeait le Parti-Etat (PDCI) selon son humeur. Les décaissements se faisaient n'importe comment et on cherchait rarement à régulariser les comptes de la Nation. Des entreprises de financement telles que le Crédit de la Côte d'Ivoire ont été créées et ont disparu après avoir joué leur rôle: prêté de l'argent à des gens qui n'ont jamais remboursé. Lorsqu'on nommait une personnalité à un haut poste de responsabilité, il s'adonnait au copinage et se sucrait sur le dos de l'entreprise ou de l'État. Et, comme le voulait la tradition, dès qu'il avait trempé dans une sale affaire, notre homme se muait en "militant" inconditionnel du PDCI et en défenseur attitré du Président de la République (sous-entendu, pour ne pas rendre des comptes à la justice). C'est cette gangrène que le Dr Alassane Ouattara, appelé en pompier lorsque le navire ivoire prenait l'eau de toutes part en 1990, découvre et s'engage à combattre. Il devient ipso facto l'ennemi public N° 1 du dauphin constitutionnel, Henri Konan Bédié, qui attendait impatiemment le décès d'Houphouët pour prendre le pouvoir. Il devient également l'homme à abattre du leader de l'opposition, Laurent Gbagbo, qui ne l'avait pas prévu dans sa stratégie de conquête du pouvoir.

La difficile rupture d'avec le passé

Il transparaît de tout ce qui précède, que le nœud du problème se situe au niveau du contrôle de l'appareil étatique. Si, dans un premier temps, les populations du Nord n'ont pas manifesté d'intérêt pour la chose politique (ni même pour des corps de métiers tels que l'armée, la police ou la gendarmerie, d'ailleurs), il y a eu changement de mentalité au fil des décennies, face à l'inégal développement du pays qui en a résulté. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce sont ces populations qui ont constitué la force d'Houphouët pendant la lutte pour l'indépendance. En effet, originaire du Centre, Houphouët n'a jamais pu compter sur ses propres "frères". Plutôt, il a été présenté et soutenu par le Nord, et la plupart des secrétaires de section du PDCI étaient originaires du Nord. Et l'inégalité, c'est le fait que toutes les grandes villes, ainsi que toutes les infrastructures importantes se trouvent dans la moitié Sud du pays. Dernier paradoxe, et non des moindres, toute la population ivoirienne est concentrée dans cette partie du territoire qui a été bâtie par ... les "Dioulas" et les étrangers. Aujourd'hui, encouragés par les discours ultra-nationalistes des adversaires politiques du Dr Ouattara, lesquels ont choisi de l'assimiler à un étranger pour le disqualifier (comme par hasard, il est "Dioula"), les affrontements inter-ethniques ont déjà fait des dizaines de victimes dans les plantations du Sud-Ouest. Dans les grandes villes, l'atmosphère est pesante.

Xénophobie, tribalisme... Le Rwanda n'est pas loin

Les agresseurs, qui ont paradoxalement peur de la guerre, utilisent les moyens de l'Etat et la presse pour crier au loup. Le général-président qualifie de "patriotes", ceux qui insultent les étrangers et sont partisans d'une citoyenneté à deux vitesses. Le Front Populaire de Laurent Gbagbo, membre (?) de l'Internationale Socialiste vante les "vrais Ivoiriens", ceux qui ne veulent pas brader leur pays aux étrangers (sic!). Face à cette agression qui est en train de s'accentuer, les Nordistes se sont repliés autour du Dr Ouattara et de sa formation politique, le Rassemblement des Républicains, pour donner une dernière chance à la Côte d'Ivoire et aux Ivoiriens de "vivre ensemble" (c'est le nom du programme de gouvernement du RDR). Au cas où le nationalisme prendrait le dessus sur la raison, il faut craindre une guerre de sécession entre le Nord et le Sud, la naissance d'un nouvel État, au Nord, et le massacre des populations civiles ou la destruction par dépit de tout ce qui a été réalisé au Sud. Ce qui restera alors de la Côte d'Ivoire, ce sera un amas de ruines qui s'appauvrira davantage au fil des ans. Par contre, émergera au Nord, une nouvelle Suisse, riche et prospère. A l'heure des grands ensembles où, plus que jamais, le monde est en passe de devenir un village planétaire, quelle place faut-il réserver à un tel schéma-catastrophe? La raison incite à ne même pas l'imaginer. Et pourtant, à écouter certains leaders d'opinion, on désespère de la Côte d'Ivoire.

Koné Seydou
Journaliste, Abidjan
E-mail: koneseydou@yahoo.com 

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Des élections sans enjeu...

A 24 H des élections présidentielles, la Côte d'Ivoire montre une bien piètre figure. En effet, 90% de la population ne se sent pas concernée par ce qui se passe. En plus de ce manque total d'engouement, l'économie qui tournait déjà au ralenti est maintenant à l'agonie.

Le leader du Front Populaire Ivoirien, M. Laurent Gbagbo doit avoir aujourd'hui une saine appréciation de la baisse de sa côte dans l'opinion publique ivoirienne. Après avoir dévié de l'orientation socialiste que son parti s'était donné, Gbagbo a donné sans retenue dans l'ultra nationalisme, obstiné qu'il était à devenir président coûte que coûte. A défaut de pouvoir affronter son rival le plus sérieux, Alassane Ouattara, du Rassemblement des Républicains, il a préféré s'associer au chef de la junte qui veut s'incruster au pouvoir. Le calcul de Gbagbo était simple: tout faire pour éliminer Ouattara, au besoin en se servant des militaires pour faire couler le sang de la population, et ensuite, manœuvrer pour remporter les élections. La seconde partie du plan du FPI semble cependant coincer, car la junte n'a nullement envie de lui céder le fauteuil présidentiel. D'où la menace formulée il y a quelques jours de provoquer une guerre civile si le général Guéi se proclame président... Mais quel crédit accorder aux actions de Gbagbo et de son parti, puisqu'ils donnent à la population la même impression que le général-président, à savoir le dégoût?

90% de la population est indifférente. Des affiches déchirées ou recouvertes d'encre ou de mercurochrome (pour symboliser les exécutions extra-judiciaires commises par les militaires). Les émissions de TV2, la seconde chaîne de télévision, suspendues pour des raisons techniques, mais en réalité parce que les Ivoiriens zappaient chaque fois que la Première passait le journal télévisé ou les spots de campagne des candidats. Des dizaines d'hommes et de femmes déportés des quartiers pauvres (où la campagne est inexistante pour des raisons de sécurité) pour animer les meetings des candidats originaires de leur groupe ethnique. Les minorités Yacouba et Bété, ethnies respectives du général Guéi et de Laurent Gbagbo, exultant en échange d'espèces sonnantes et trébuchantes puisées, bien sûr, dans le trésor national. Des centaines de jeunes désœuvrés recrutés et payés pour crier dans les rues "On veut Guéi" ou "On veut Gbagbo" dans l'indifférence générale. Des dizaines de véhicules loués et bardés d'affiches pour vanter "l'espoir de tout un peuple", le candidat du FPI. Des dizaines d'autobus ou de véhicules de service (administration, police, forces armées, syndicats, etc) bardés d'affiches et escortées par des soldats pour soutenir "le candidat du peuple", le général président Robert Guéi. Des milliers de personnes raflées dans les quartiers populaires, gardées pendant des jours à l'École de Police, au Camp de Gendarmerie d'Agban ou dans des camps militaires, régulièrement battues et obligées de "voter" pour le général Guéi. La police et l'armée réquisitionnées. Des hauts fonctionnaires de l'État obligés (par le chantage) de battre la campagne du général. Etc., etc. Voici pour le (triste) tableau.

"Que vous alliez voter ou non, le président qui sortira des urnes dimanche va vous commander", dixit Laurent Gbagbo. En face, les principaux partis politiques ont appelé la population à boycotter le scrutin. La communauté musulmane également a demandé à ses fidèles de s'abstenir de cautionner l'avilissement de la Côte d'Ivoire. Entre-temps, les USA, l'Union Européenne, l'ONU et l'OUA entre autres ont refusé de valider ces élections. La junte a annoncé la fermeture de toutes les frontières ainsi qu'un couvre-feu de vendredi 20/10/00 au mardi prochain. Elle a aussi demandé à la population de faire front contre l'envahisseur qui, semble-t-il, veut l'empêcher d'exprimer sa "souveraineté"... Lendemains incertains pour ce qui fut autrefois "le miracle Ivoirien".

Koné Seydou
Journaliste, Abidjan
E-mail: koneseydou@yahoo.com 

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