Bilan des tueries: plus de 155 morts en deux jours !
La Côte d'Ivoire compte ses morts. Au fur et à mesure
qu'on découvre les charniers, que les blessés sortent de leurs cachettes pour aller dans les hôpitaux et que
les langues se délient, la population mesure l'ampleur de l'horreur. Et pourtant, tout le monde savait que
quelque chose se préparait dans l'ombre.
Mardi 31 octobre 2000. Riviera 3, dans la commune de
Cocody, l'un des quartiers de la capitale économique de la Côte d'Ivoire. Il est 11H Temps
Universel. Dans les environs de la grande mosquée en chantier, un groupe de
manœuvres cherche à manger dans un restaurant de fortune. Tout d'un coup, un cargo de la
gendarmerie freine à leur niveau. Des commandos sautent à terre et braquent tout le monde. "Montez, et
plus vite que ça", crient les gendarmes. "Des bâtards comme ça! A cause de vous, le pays est mélangé". Les
ouvriers s'en sortent en déboursant chacun la somme de 1.000 F CFA. Les gendarmes ne contrôlent pas leur
identité. D'ailleurs, ont-ils été commis à cette tâche de police? Ils prennent l'argent et relâchent leurs
otages. Il y a eu plus de peur que de mal. Pour comprendre cette scène authentique, il faut comprendre
que les gendarmes ont peur. Depuis qu'on parle de commission d'enquête internationale sur le génocide
qu'ils ont perpétré, ils se sentent trahi par leurs commanditaires. Ces ouvriers se trouvant à côté d'une
mosquée sont immédiatement identifiés comme des Dioulas, des musulmans, et donc des étrangers. En
réalité, on l'aura compris, il n'y a aucun lien de cause à effet entre
ces différents éléments, mais qu'importe!
Le coup d'État du général Doué
La presse étrangère a révélé au monde entier les
dessous du coup d'État du 25 octobre dernier. Les images atroces des charniers ont également fait le
tour du monde pour montrer les choses telles qu'elles sont en réalité et non telles que le nouveau pouvoir
aurait souhaité que le monde en retint. Le coup d'État
qui a chassé le général Guéi Robert du pouvoir a été conduit par le général Mathias Doué, membre du Comité
National de Salut Public démissionnaire (la veille), aidé du Commandant Oulata
Gaoudit, Commandant militaire du Palais, pendant que le Colonel Touvoly se
chargeait de soulever les gendarmes contre le Colonel-major Déon, Commandant supérieur de la
Gendarmerie Nationale. Pour comprendre les massacres de ces derniers jours, il faut savoir qu'une partie de
la population a été montée contre l'autre, patiemment, pendant de longues années, que des milices ont été
formées et que des éléments parmi les forces de l'ordre ont été sélectionnées et conditionnées dans
l'attente du jour J.
Tribalisme et démocratie
En 1990, dès sa naissance, le Front Populaire
Ivoirien (FPI) a été identifié à l'ethnie de son leader, M. Laurent
Gbagbo: les Bété. Il a fallu batailler dur pour faire comprendre aux populations qu'il n'en était
rien, et qu'il s'agissait de lutter en fait pour l'instauration de la démocratie. Mais déjà, des femmes
Bété avaient envahi les marchés, criant aux femmes Dioulas: "Si Gbagbo devient Président, nous allons
vous chasser de ce pays et prendre tous vos biens". Des les quartiers
d'Abobo, de Treichville ou de Koumassi, les jeunes Bété allaient jusqu'à tracer des
croix à la craie sur les habitations des Dioulas, histoire de dire "je réserve cette maison ou ce
kiosque". Cette histoire, tout le monde l'a entendu.
Tout le monde le sait. Mais personne n'a pris au sérieux de telles menaces. Non seulement, parce que
les Bété sont minoritaires, mais aussi et surtout parce que la politique de feu le Président Félix
Houphouët-Boigny avait provoqué tellement de brassage de population qu'il est pratiquement impossible de
trouver une famille aujourd'hui dont les fils et filles ne sont pas mariées à des gens d'autres
ethnies. Combien de cadres d'aujourd'hui, originaires du Sud, du Centre, de l'Ouest ou de l'Ouest n'ont pas
fait leurs études primaires ou secondaires au Nord? Et pourtant...
La responsabilité du FPI
En 1990, le FPI avait été le premier à se plaindre des
étrangers. Il reprochait à feu le Président Houphouët-Boigny et à son parti, le
PDCI, de tricher aux élections en faisant voter les étrangers. En effet, il avait été prouvé que des
cartes d'identité (marquées quand même) avaient été délivrées à des
étrangers et que les agents de police les retiraient de la circulation après les élections. Mais en
réalité, les étrangers étaient pris en otage: on leur demandait de témoigner leur reconnaissance au PDCI
pour avoir fait fortune en Côte d'Ivoire, sous peine de subir des tracasseries. Peu à peu, cette histoire
commençait à prendre forme dans l'esprit de nombreux Ivoiriens, notamment
ceux qui proviennent des régions autres que le Nord, puisque ce sont les ressortissants
du Mali, du Burkina Faso et de la Guinée qui étaient indexés. Pour les nordistes (Malinké et Sénoufo), le
problème ne se pose pas, car, même si ces mêmes ethnies se retrouvent dans les pays frontaliers, on
sait faire la distinction entre un Malinké Ivoirien et un Malien. Mieux, Maliens et Burkinabés sont
suffisamment fiers de leurs origines pour chercher à se faire passer pour des Ivoiriens. Et puis, par
ailleurs, les Akan, les Krou et autres peuples lagunaires qui peuplent le reste de la Côte d'Ivoire
se retrouvent aussi au Liberia et au Ghana. Pourquoi ne parle-t-on pas de péril en la demeure dans ce cas,
puisque ces pays ont de nombreux ressortissants en Côte d'Ivoire? La véritable cause de ce complexe
d'infériorité développé par certains cadres supérieurs de la Nation est la mainmise des ressortissants du
Nord sur l'économie. De nombreux jeunes gens ont ainsi été élevés dans la croyance que les nordistes sont
venus déposséder les sudistes de leurs terres et de leurs biens.
Chantage et prise d'otage
Avant sa chute, le général Guéi avait fait procéder à
l'arrestation de près de 600 militants du Rassemblement des Républicains. En outre, l'épouse du
leader de ce parti, Mme Dominique Ouattara, avait fait l'objet d'une tentative d'enlèvement en plein Plateau.
Ses gardes du corps avaient fait écran et elle avait pu s'échapper. Par dépit, les militaires avaient
arrêté ces derniers. Par la suite, ils avaient été présentés à la télévision comme étant des mercenaires
qui recrutaient des loubards pour semer le désordre lorsque la candidature de leur patron sera rejetée
(or, donc!), et finalement, ils avaient été jugés et condamnés à la prison pour... trouble de l'ordre
public. Le chef de la sécurité rapprochée du Général Guéi, le tristement célèbre adjudant Boka
Yapi, à la tête de sa milice de 200 commandos, la "Brigade Rouge", était prêt à en découdre avec les Dioulas.
L'homme avait été conditionné pour cela. Selon les services de renseignement, les 600 détenus (sans
jugement!) qui servaient de boucliers devaient être éliminés dès que le Dr Ouattara appellerait ses
militants à descendre dans la rue manifester contre le rejet de son dossier de candidature à la Présidence de
la République. Le ministre de la Communication d'alors, avait parlé de "banale opération de maintien
de l'ordre". En plus de cela, les hommes de Boka devaient tuer le maximum possible de manifestants.
Devant ce bain de sang qui n'allait pas manquer d'émouvoir la communauté internationale, le FPI se
désolidariserait de son allié qui prendrait alors, seul, le pot cassé. Et Alassane Ouattara aurait été
accusé d'avoir conduit ses militants à l'abattoir. État d'urgence et couvre-feu furent décrétés pour la
circonstance, et la cassette vidéo dans laquelle le président Tia Koné, rend public la liste des candidats
qu'il a retenu est diffusé. Mais, contre toute attente, le RDR ne réagit pas. Personne ne proteste.
Plutôt, les consignes sont données pour que la population boycotte de manière pacifique le scrutin du
22 octobre. Le général Guéi et son allié, M. Gbagbo Laurent, sont donc obligés de revoir leurs stratégies,
et surtout d'aller jusqu'au bout. La suite, on la connaît. Devant la pression de ses militants, le FPI
est obligé de faire un coup d'État militaire. La milice de Boka, obligée de se défendre, tire sur la
foule. La gendarmerie se soulève et de nombreux soldats tombent. Pareil dans l'armée, où les
militaires du FPI sont obligés de se dévoiler, et où on relève également de nombreux morts. Dans cette
cacophonie, les militants du RDR qui ne comprennent pas le silence de leur leader, décident de descendre
dans la rue pour protester contre le fait que Gbagbo se proclame Président alors qu'il n'y a véritablement
pas eu d'élection. Fous de colère, pour les "leurs" qui sont tombés, les militants du FPI prennent les
armes pour agresser les militants du RDR. Surpris, ces derniers, qui n'étaient pas préparés à la guerre,
essaient de se replier. Ils tombent alors sur les militaires qui ouvrent le feu...
18 cadavres repêchés dans la lagune
Les langues se délient. Ainsi donc, des gendarmes ne
comprenaient pas que, alors qu'ils lançaient des grenades lacrymogènes pour disperser les manifestants,
d'autres gendarmes tiraient à balles réelles. Des manifestants ont été tués dans la rue. Des gens ont
été raflés à leur domicile parce qu'ils portent des noms à consonance nordiste
(Ouattara, Koné, Coulibaly, Traoré, etc.). Ils ont été embarqués à bord de camions
de la police ou de l'armée, conduits dans des commissariat de quartier, à
l'École de Police, à l'escadron commando d'Abobo, au camp de gendarmerie
d'Agban, au premier bataillon d'Akouédo, etc., où ils ont été exécutés de sang froid. Leurs corps ont
ensuite été ramassés par d'autres civils, embarqués à bord des mêmes camions, conduit dans la brousse, sur
la route d'Anyama ou vers la prison civile, la MACA, d'Abidjan, et abandonnés dans des ravins. Comble de
l'horreur, comme les Juifs qui ont été exécutés en Europe pendant la deuxième Guerre Mondiale, ces
derniers ont été mitraillés sur les corps qu'ils avaient transportés. Comme il n'existe pas de crime
parfait, des gens ont survécu à ce carnage. Obligés de se terrer, souvent avec des balles dans le corps, de
peur d'être repris par les gendarmes, ils sortent aujourd'hui pour parler. Ils racontent avec quelle
désinvolture les gendarmes et autres policiers criaient "Où sont les Dioulas? On va vous tuer tous!
On va vous exterminer!" Après les 57 corps du charnier de Yopougon, on vient de
repêcher 18 cadavres dans la lagune, du côté de la CARENA, au Plateau. Ce sont les
corps criblés de balles de 4 jeunes femmes et 14 hommes dont 2 enfants...
Le gouvernement vient d'accepter l'ouverture d'une
enquête internationale. Pour l'heure, personne ne connaît le nombre exact de militaires tués pendant le
coup d'État. On ne connaît pas non plus le nombre de civils tués par la milice Boka Yapi ni le nombre exact
de victimes de l'épuration ethnique. Le RDR a relevé les chiffres suivants qui se passent de commentaire,
concernant les derniers: 155 tués, 316 blessés, 116 arrêtés et 50 disparus. Les familles enterrent leurs
morts. La population dans son ensemble découvre l'ampleur du désastre et, certains militants du FPI
comprennent enfin qu'ils ont été utilisés. Malgré cela, la presse incendiaire du FPI continue d'inciter
à la haine tribale et religieuse, la télévision et la radio nationale continuent de filtrer les informations
et d'intoxiquer la population, les autorités jouent la carte de l'étonnement, la communauté musulmane dont
les lieux de culte ont été incendiés, et surtout les "Dioula" se demandent s'il faut riposter...
Seydou
Retour
en haut
J'accuse...
Le Tribunal Pénal International doit statuer sur le cas de
la Côte d'Ivoire. Une enquête doit être ouverte sur les nombreux
cas de violation des droits de l'homme et sur les assassinats, aussi
bien sous le régime du général Guéi que sur les premiers jours
du régime Gbagbo. Les charniers découverts hier vendredi achèvent
de convaincre qu'un génocide musulman se préparait depuis
longtemps et qu'il est en train de se perpétrer actuellement en Côte
d'Ivoire.
Des charniers ont été découvert dans la région abidjanaise.
Suite à la manifestation pacifique du jeudi 26 octobre, organisée
par les militants du RDR, des massacres ont été commis par les
gens de l'ethnie Bété encadrés et soutenus par la gendarmerie, la
police et l'armée. On a dénombré dans la commune de Yopougon, près
de quarante corps de jeunes gens. Pareil à Anyama, où il y avait
également des femmes. Depuis le coup d'Etat des mardi et mercredi
derniers, la situation est explosive en Côte d'Ivoire. Le Front
Populaire Ivoirien qui a chassé le général Guéi par la force des
armes veut tuer dans l’œuf toute contestation. En réalité, il
s'agit d'un massacre planifié de longue date. Pour toutes ces
raisons, non seulement, la communauté internationale doit envoyer
une force d'interposition en Côte d'Ivoire, mais le Tribunal Pénal
International doit ouvrir une enquête sur les crimes perpétrés et
les trop nombreux cas de violation des droits humains.
Combien de morts y a-t-il eu exactement au cours de cette semaine
qui s'achève? Malin qui pourrait le dire. pour l'instant en tout
cas. Pour notre part, nous avons vu des corbillards devant les
commissariats de police, nous avons vu des gendarmes escorter des
corbillards vers une destination inconnue, il y a eu beaucoup
d'atrocités, des charniers, des gens brûlés vifs. Il faut que ça
cesse. Il faut aussi que les auteurs, les instigateurs et les
complices de tous ces crimes soient jugés et condamnés comme
ils le méritent. Même s'ils s'appellent Gbagbo Laurent et qu'ils
se sont autoproclamés président de la République de Côte
d'Ivoire.
Seydou
Retour
en haut
Élections
: la victoire du boycott
La population ivoirienne dans son ensemble a répondu
favorablement à l'appel de deux des trois principales formations
politiques du pays, le PDCI et le RDR. Ces deux partis qui
totalisaient 90% des députés de la dernière assemblée nationale
avaient, en effet, appelé la population à boycotter de manière
pacifique et citoyenne le scrutin du dimanche 22 octobre. Le chef de la junte qui dirigeait le pays avec le soutien du FPI,
avait rejeté la candidature de 14 prétendants à la magistrature
suprême sous de fallacieux prétextes, se contentant de cinq
candidatures mineures, dont la sienne.
Depuis de longs mois, le "libérateur" du 24 décembre
1999 devenu dictateur, dirigeait d'une main de fer la Côte d'Ivoire,
en association avec le Front Populaire Ivoirien. Non seulement, ce
parti avait des ministres dans le gouvernement, mais en plus, il
poussait le général Guéi à prendre les décisions les plus
impopulaires, notamment les mesures qui ont institué la nationalité
à deux vitesses. Pour couronner le tout, tous les candidats sérieux
avaient été éliminés par un Conseil Constitutionnel méconnaissable
dirigé par M. Tia Koné, un magistrat dont la carrière est tout
sauf exemplaire. C'est ainsi que sur 19 candidats, seuls 5 avaient
été retenus, au grand dam de la communauté nationale et
internationale qui avaient condamné cette exclusion.
Le jour du scrutin, Abidjan, comme toutes les villes de l'intérieur,
présentait le visage d'une ville morte. Tous les commerces avaient
fermé et la population était restée chez elle, regardant avec
amusement et indifférence les partisans des deux belligérants en
train d'en découdre. Le résultat, tout le monde le connaissait à
l'avance. Le général Guéi, qui n'avait aucunement l'envie de céder
le fauteuil, avait signé un accord secret avec le leader du FPI, M.
Laurent Gbagbo, à qui il aurait proposé la présidence de la
future assemblée nationale ou un poste de
Premier ministre si ce dernier l'aidait à légitimer
son mandat (il en avait marre d'être appelé "le chef de la
junte..."). La presse indépendante avait largement fait écho
de cet accord. Le FPI et ses journaux avaient démenti
l'information, la qualifiant de rumeur. Les militants, eux, se
disaient prêts à le rejeter, quand bien même il serait vrai.
Les résultats, attendus pour la nuit seront livrés au
compte-gouttes avant être interrompus. Mardi à 14H, le
gouvernement annonce la dissolution de la Commission Nationale électorale,
sous prétexte que de nombreuses fraudes avaient été constatées,
et proclame la victoire du général Guéi. Ce dernier prononce
alors un discours de remerciement ou il prend l'engagement d'ouvrer
au renforcement de l'unité nationale. Pendant ce temps, les
militants du FPI descendent dans la rue, avec, derrière eux, des
soldats embusqués...
Après le renversement du régime, le Président de la CNE, M. Honore
Guéi, est réhabilité dans ses fonctions par... M. Laurent Gbagbo.
Il passe sur les ondes nationales mercredi nuit (pour respecter le délai
imparti de trois jours francs) et reprend la proclamation des résultats
partiels. Le taux de participation au scrutin se situe à moins de
2% dans certaines régions du pays, et au niveau national, après évidemment
de nombreux tripatouillages, à environ 30%. M. Guéi attribue près
de 60%, soit la majorité absolue des suffrages exprimés à Laurent
Gbagbo.
Retour
en haut
La
chute du général : Guéi
Le général-président de la Cote d'Ivoire est finalement
tombé ce mercredi 25 octobre 2000. Mais comment? Le leader du FPI a
choisi de sacrifier des dizaines de vies humaines pour réaliser son
rêve: Accéder au pouvoir. Il n'a reculé devant rien, même pas
devant un coup d'État militaire! Décidément, les Ivoiriens ont
choisi désormais d'écrire leur histoire dans le sang.
Le régime branlant du Général de Division Robert Guéi a fini par
s'effondrer. L'un des derniers épisodes de ce triste feuilleton a
été l'élection présidentielle du dimanche 22 octobre 2000 ou près
de 70% de la population avait refusé de cautionner cette mascarade
qui n'était conforme en rien au droit ni à la démocratie. Seuls,
quelques militants et autres sympathisants membres des ethnies Bété
et Yacouba, ethnies respectives de Laurent Gbagbo, leader du FPI, et
du Général Guéi, étaient sortis pour aller remplir leur devoir.
La nuit du dimanche au lundi, une "nuit électorale" est
organisée à la télévision nationale. Les bureaux de votes
installés dans les ambassades à l'étranger donnent leurs résultats
bien longtemps avant ceux d'Abidjan. En clair, on aura veillé pour
rien. Rendez-vous est pris pour le lendemain lundi 23 octobre, décrète
jour férié pour la circonstance. En fait, on est habitué à ce
genre de situation, puisque, devant le mépris affiché par la
population, le référendum du 23 juillet dernier s'était étendu
sur deux jours...
Lundi 23. Les résultats continuent de tomber au compte-gouttes. On
attendra toute la journée de lundi pour ne recueillir que les résultats
de 40 circonscriptions sur plus de 250. Qu'importe! C'était déjà
suffisant pour Laurent Gbagbo qui, crédité d'un score de 51%
contre 40,40% au général, décide de lancer ses militants dans la
rue. La junte riposte en l'invitant à ne pas crier trop tôt
victoire. Rendez-vous est pris une nouvelle fois pour mardi à 11H
pour les derniers résultats.
Mardi 24 octobre. La presse nationale et internationale prend
d'assaut le siège de la commission Nationale Électorale (CNE).
L'armée renforce également sa présence dans les locaux du
Conseil Économique et Social qui abritent la CNE. A 11H, point de
communiqué. Aux environs de 13H, M. Honore Guéi, président de la
CNE arrive et s'enferme dans son bureau. Les militaires évacuent
les lieux quelques minutes plus tard. M. Guéi est tiré de son
bureau, battu et traîné jusqu'à la présidence de la République
située à quelques centaines de mètres de là. A 14H le ministre
de la Sécurité, flanqué du (tout nouveau) Directeur de
l'Administration Territoriale, M. Bamba Cheick Daniel, annoncent
successivement la dissolution de la CNE et la victoire du général
Guéi. Explosion de colère dans les différents quartiers
d'Abidjan. Les militants du FPI descendent dans la rue et affrontent
les soldats qui les dispersent au gaz lacrymogène. La foule qui
afflue des quartiers périphériques de Yopougon, Abobo, Marcory,
etc., vers le quartier administratif du Plateau, paralysant la
circulation. Bureaux et magasins ferment. Abidjan est sens
dessus-dessous. Les autorités décrètent l'État d'urgence et un
couvre-feu à partir de 18H jusqu'à samedi. On parlera, en fin de
journée, d'une dizaine de morts. Les militants du FPI ne se
laissent pas impressionner, qui promettent de revenir le lendemain. Les
hélicoptères et autres avions de chasse (Alpha Jet et Jaguar) de
l'armée de l'air parcourent le ciel pour intimider la population.
Le leader du FPI demande à toute la population de sortir pour
obliger les militaires à céder le pouvoir.
Le quartier résidentiel de Cocody vit l'état de siège, à
l'instar de toutes les communes d'Abidjan. Le carrefour de la
Riviera 2, par exemple est occupé par les militaires en tenue de
combat. Ils contrôlent l'avenue qui mène à la Riviera Golf, empêchant
la population de la traverser sous peine de sévices corporels. Nous
empruntons la route de la Riviera Attoban pour essayer de regagner
les 2 Plateaux. Nous sommes toujours dans la commune de Cocody. Il
est 17H. Quelques rares véhicules, dont des taxis pratiquant pour
la circonstance des tarifs exorbitants. La route d'Attoban est
entrecoupée de barrages de fortune érigés par la population:
poubelles renversées, briques, étals de marchands, pneus
incendies, etc. Nous marchons de longs kilomètres à pied avant
d'atteindre les 2 Plateaux. Ici encore, même scénario. Le
boulevard Latrille est impraticable, jusqu'à Angré. Il est 19H, et
les travailleurs n'ont, jusqu'à présent, pas pu rejoindre leur
domicile. Les plus chanceux peuvent suivre le journal télévise et
voir le général Guéi s'autoproclamer président de la République.
Mercredi 25 octobre 2000. Il est 3H du matin. Un groupe de soldats
attaque avec des chars blindés la poudrière du Camp militaire d'Akouedo,
l'une des plus importantes bases militaires du pays, qui abrite le
premier bataillon d'artillerie. L'attaque dure deux heures
d'horloge. La poudrière ne tombe pas. Elle est défendue par la
milice du sous-officier Boka Yapi, baptisée "la Brigade
Rouge", celle qui assure depuis quelques mois la sécurité
renforcée du général Guéi, en remplacement de la Cosa Nostra du Sergent-chef
Ibrahima Coulibaly (de ses initiales IB) véritable
auteur du coup d'État du 24 décembre dernier contre le Président
Henri Konan Bédié.
9H. Le Plateau est en état de siège. La foule a pris la rue. Les
environs de la Présidence sont barricadés. Les militaires tirent
sur la foule. On relève trois morts et un nombre indéterminé de
blessés plus ou moins graves. En réalité, les militants sont
encadrés par des soldats qui en profitent pour attaquer les troupes
loyalistes. La foule fonce sur la maison de la radio. Après avoir
résisté,
les soldats se replient sur le palais de la présidence La
Croix-Rouge, les sapeurs pompiers et les ambulanciers évacuent les
morts et les blesses. Mon portable sonne. Mon frère m'apprend qu'à
Bouaké, la seconde ville du pays, les militaires ont déposé les
armes depuis hier pour rentrer en famille. Nous continuons de
tourner à pied.
10H40. Quartier dortoir d'Abobo. Des cargos de gendarmes armés
jusqu'aux dents, haranguent la foule et font le signe de la victoire
en s'élançant en direction du Plateau. On peut le dire, l'armée a définitivement
lâché le général Guéi Plus loin, du côté d'Adjamé, sur
l'autoroute du Nord, des blindés, en provenance de Cocody, se
dirigent vers Yopougon. Dans la foule, des altercations attirent
notre attention. Des militants du Rassemblement des Républicains se
faufilent parmi les manifestants en scandant le nom de leur leader.
Il faut noter à ce niveau que la population, dans son ensemble, se
montre très peu solidaire des marcheurs, considérant Gbagbo comme
un traître. Pour la petite histoire, il s'était entendu avec le général
Guéi pour écarter les autres candidats à la présidentielle, et
pour la circonstance, des centaines de mercenaires libériens
avaient été recrutés pour massacrer les militants du RDR qui
descendraient manifester dans la rue. Le coup avait été éventré,
et le RDR avait demandé à ses militants de ne pas bouger.
11H. Les rues d'Adjamé sont bondées de monde. Il n'y a aucun véhicule
sur la chaussée. Les militants du FPI, le visage noirci au charbon,
entonnent des chants, insultent le général Guéi et réclament la
victoire pour Laurent Gbagbo. Ils continuent d'affluer vers le
Plateau. Ils hurlent au passage des soldats qui leur demandent de
rentrer et de les laisser régler le problème entre eux.
11H30. Retour au Plateau. Les affrontements se déroulent toujours
du côté du Palais Présidentiel. Des blindés remplis de gendarmes
arrivent en renfort. La foule leur signale la présence de rebelles
libériens dans un immeuble. Ils foncent. Les tirs reprennent un peu
plus loin. Nous rencontrons un groupe de journalistes étrangers devant l'hôtel Ibis. La radio, qui avait suspendu le cours normal
de ses émissions depuis le matin passe un discours de Laurent
Gbagbo. La foule exulte. Gbagbo remercie l'armée et la foule pour son
soutien, et (en tant que nouveau Président de la République)
annonce la formation prochaine d'un gouvernement. Il invite la CNE
et la Cour Suprême à reprendre le travail afin de pouvoir
l'investir. Entre temps, les affrontements continuent entre les
soldats du FPI et la "Brigade Rouge", la milice de Boka
Yapi, restée fidèle au général Guéi. Du côté de l'ambassade des
USA, non loin de la radio, les commandos de la gendarmerie viennent
prendre position, à bord de jeeps et de véhicules blindés. Ils échangent
des tirs avec des soldats qui patrouillaient à bord d'une 4X4, les
maîtrisent et les font prisonniers.
13H. Ceux qui ont accès aux chaînes étrangères à partir de
leurs postes radios transmettent les informations aux autres. Selon
ces informations, les généraux et anciens ministres Mathias Doue
et Moassi Grena ont rendu leur démission hier. Le ministre de la
Communication, le truculent Henri-Cesar Sama, lui, aurait
démissionné
ce matin. On annonce également que l'épouse et les enfants du général
Guéi auraient été évacués au Bénin ce matin, et que lui même les
aurait rejoint il y a quelques heures. Nous quittons le Plateau, et
remontons de nouveau vers Adjamé.
15H. Nous rencontrons à la sortie d'Adjamé un convoi étrange. Une
jeep de la gendarmerie remplie de commandos roule lentement. Ils
convoient deux corbillards...
19H. Le journal commence sur la chaîne nationale de Radio Côte
d'Ivoire. Le journaliste de service annonce en grand titre la
naissance de la deuxième république. Il ne souffle pas un traître
mot de tout ce qui s'est passé dans la journée, se contentant de dire que
suite aux élections présidentielles de dimanche dernier, et après
quelques hésitations, le général Guéi vient de reconnaître la
victoire de Laurent Gbagbo qui devient ainsi le nouveau président
de la République Et de passer l'enregistrement ou Gbagbo s'adresse
à la Nation.
On le voit donc, après avoir joué le coup avec Guéi Robert,
Laurent Gbagbo vient de s'autoproclamer Président de la République
On attend dans les prochaines heures la réaction des leaders des
autres formations politiques. Espérons tout simplement que les
affrontements qui ne manqueront pas d'éclater entre les militants
des différents partis politiques ne dégénèrent pas en guerre
civile.
Retour
en haut
La
population dénonce le coup d'État du FPI
Il fallait s'y attendre, le désordre s'est installé en Côte
d'Ivoire, suite à l'auto proclamation de Laurent Gbagbo. La
population qui avait respecté le mot d'ordre de boycott des élections
lancées par les principaux partis politiques est descendue dans la
rue pour crier son indignation. Le matin de ce jeudi 26 octobre
2000, toute la Cote d'Ivoire est paralysée. En réaction à cette
manifestation pacifique, les militants du FPI font barrage, crient
leur haine pour "les Dioulas" et les musulmans. Ils
attaquent les manifestants, en tuent et incendient des mosquées sur
leur passage. Le coup semble planifié de longue date. Est-ce le début
de la guerre civile?
M. Coulibaly Souleymane, électricien sur le chantier de la mosquée
du Plateau n'en croit pas ses yeux. Depuis le matin, toutes les
routes sont coupées, et il est donc impossible de se rendre au
travail. Il fait les 100 pas dans la cour commune du quartier
populaire d'Abobo Plaque 1 ou il habite. Il est 9H GMT. Tout d'un
coup, alors qu'il s'apprête à enjamber le seuil de son
appartement, il entend quelqu'un courir derrière lui. Un jeune
homme entre précipitamment dans la cour, se déshabille, jette son
tricot par terre et va se réfugier dans un coin. Il est immédiatement
suivi par un détachement de policiers de la Brigade Anti-émeute
(BAE) Les agents foncent immédiatement sur Coulibaly et commencent
à le rouer de coups de matraques. Son jeune frère qui était dans
la maison, sort pour essayer d'intervenir. Lui aussi est roué de
coups, et tous les deux sont traînés dans une jeep et conduits au
commissariat du 15e arrondissement ou on les enferme. Ce qui s'est
passé, c'est que les policiers étaient à la poursuite d'un groupe
de jeunes gens de l'ethnie Dioula qui avaient formé un groupe d'auto
défense pour répondre aux agressions des Bétés qui sillonnent
les rues depuis ce matin.
Le vieux Ouattara n'en revient pas. Il habite à cinquante mètres
du district du 15e arrondissement de police. Ce matin, il
a été réveillé par les propos tenus derrière sa fenêtre par un
groupe de jeunes gens. "On va tuer tous ces Dioulas et les déposséder
de leurs biens", disait-on en substance. Quelques minutes plus
tard, les pierres pleuvent sur l'habitation du vieil homme. Ses
enfants veulent riposter, mais sa femme les en empêche. Lorsque
tout se calme, M. Ouattara se rend à la police et informe les
agents de ce qui vient de se passer. Ces derniers le reçoivent à
la porte. Ils sont assis dans une bâchée, avec des casques anti-émeute
et des fusils lance-grenades. Ils répondent sans sourciller à M.
Ouattara: "Allez régler ça entre vous la-bas. Vous n'avez pas
dit que vous êtes RDR?". Dépité, le vieil homme s'en
retourne chez lui, et les policiers éclatent de rire.
Depuis ce matin, Abidjan est en état de siége. Toutes les villes
de Côte d'Ivoire également. A l'appel du Rassemblement des Républicains,
les militants sont sortis par centaines de milliers et ont investi
toutes les artères. Cette démonstration de force n'a rien à voir
avec les quelques centaines de manifestants qui ont été utilisés
par le Front Populaire Ivoirien pour perpétrer son coup d'État
militaire hier. Les médias d'État ont été confisqué par le FPI,
mais la population refuse de reconnaître le pouvoir de Gbagbo. Les
militants du FPI sont déjà préparés à les contrer. Ils ne
comprennent pas que ces gens refusent l'autorité de Gbagbo
aujourd'hui, alors qu'ils ne sont pas sortis pour s'opposer à la décision
de la Cour Suprême qui avait invalidé la candidature de leur
leader. Des groupes d'hommes et de femmes, armés de machettes, de
vieux fusils, de couteaux, de pelles et de bâtons barrent la route
et agressent tout ce qui parle Dioula. Ils leur lancent des propos xénophobes,
les traitant étrangers Les affrontements éclatent donc. Ici, à
Abobo, la police et armée "essaient de rétablir l'ordre"
au rond-point de la gare routière d'Abobo. Ils s'acharnent plutôt
contre les ressortissants du Nord. Toute la journée, les grenades
lacrymogènes tonnent. On dénombre de nombreux morts et blessés.
Les commerçants sont délogés à coups de gaz lacrymogènes dans
les marchés ou l'inflation bat son plein. A Cocody, du côté du
quartier des ambassades, une dizaine de "Dioulas" sont
sauvagement massacrés par les villageois Ebriés de Blockhaus
soutenus par la gendarmerie. Ce sont des militants du RDR venus
spontanément protéger le domicile de leur leader, le Dr Alassane
Ouattara. Les gendarmes lancent un assaut contre la résidence mais
ils sont repoussés.
Dans les autres quartiers d'Abidjan, les accrochages se multiplient
entre les manifestants républicains et les contre-manifestants
"frontistes". A Adjamé, la grande mosquée est incendiée.
En représailles, les musulmans incendient une église. On dénombre
ici aussi des pertes en vie humaine.
Côté informations, la télévision ne sert depuis quelques jours que
des documentaires et autres téléfilms, entrecoupés de montages ou
le leader du FPI campe dans sa position de nouveau chef d'État,
donnant les ordres, notamment aux présidents de la CNE et de la
Cour Suprême qu'il exhorte à proclamer rapidement les résultats
des élections afin qu'il puisse s'installer légalement à la présidence
Il "décide" également de reconduire le couvre-feu qui
avait été instauré par le général Guéi pour parer à toute
manifestation populaire contre la mascarade à laquelle ils se
livraient. Enfin, en bon chef de guerre, Gbagbo remercie les
officiers de la police, de l'armée, l'ancien Premier ministre et la
presse nationale qui sont allés "spontanément" lui faire
allégeance. Un autre montage grossier passe sur les antennes. Dans
ce film, on voit le chef d'État-major, le général Diabagaté
Soumaila et quelques officiers de policiers derrière lui, faire allégeance
au nom de l'esprit républicain des militaires ivoiriens, à un
certain "Monsieur le Président de la République" que la
caméra se garde bien de montrer... Selon certaines rumeurs, le général
Guéi aurait été fait prisonnier en réalité. Contrairement à ce
qu'on croyait, l'ancien homme fort serait détenu par les soldats
putschistes, ainsi que son ministre de la Communication. On parle également
de centaines de morts depuis que les évènements ont commencé.
Impossible de vérifier ces informations puisque les Ivoiriens sont
coupés du reste du monde, obligés qu'ils sont de se contenter des
informations que le FPI veut bien leur servir sur les chaînes
nationales. A 15H, une amie m'appelle du quartier résidentiel de
Cocody pour me demander de faire des provisions d'eau, car le château
d'eau qui alimente leur commune vient être attaqué. Dans le même registre, aux
environs de minuit, ce sont les habitants d'Abobo qui seront réveillés, alors que le couvre-feu
est entré en vigueur depuis 21H. On crie dans la rue: "Faites
des provisions d'eau, ils vont empoisonner le château d'eau demain
matin!"
Il est 16H45, lorsque la télévision, qui diffuse sans cesse des
matchs de football de la Champion's League européenne, interrompt
ses émissions pour diffuser un "communique de dernière
heure". Deux hommes apparaissent à l'écran, MM. Coulibaly
Amadou Gon, secrétaire général adjoint du RDR, et Lida Kouassi
Moise, secrétaire national du FPI charge de la Défense. Le premier
prend la parole pour annoncer une déclaration commune RDR/FPI suite
à une rencontre exceptionnelle qui s'est tenue en fin de matinée.
Il s'incline devant l'âme des morts, regrette les dégâts
enregistrés depuis le début des affrontements entre Ivoiriens,
notamment les destructions de mosquées et d'églises, et invite ses
militants à quitter la rue et à attendre les résultats de la
rencontre prochaine entre le Président Alassane Dramane Ouattara et
le président du FPI, Laurent Gbagbo. M. Lida s'adresse à son tour
à ses militants et "aux Ivoiriens" qui sont descendus
dans la rue défendre "leurs points de vues" devant
l'expression "du point de vue" (sic!) des militants du RDR.
Il leur demande, pour terminer, de déposer les armes et de rentrer
chez eux en attendant la mise en oeuvre des recommandations des dix
chefs d'États qui avaient fait le déplacement à Yamoussoukro il y
a quelques mois, pour proposer des solutions à la crise ivoirienne.
Pour mémoire, la presse proche du FPI avait banalisé l'intervention
de l'Organisation de l'Unité Africaine, en disant que "le seul
problème, c'est ADO (initiales du Dr Ouattara)".
En réalité, ni le PDCI, ni le FPI ne souhaitent affronter le
leader du RDR au cours élections transparentes, car, non seulement, l'homme est populaire, mais en
plus, il est immensément riche. D'où la naissance d'un club
baptise le "TSO" (Tout sauf Ouattara), il y a quelques années.
Pour les animateurs de ce "club", dont Laurent Gbagbo,
tout est bon pour ne pas l'affronter, quand bien même il faudrait
pour cela provoquer la guerre civile. C'est à cette extrémité que
la Côte d'Ivoire semble parvenue aujourd'hui. La communauté
internationale, qui avait été préparée au pire doit maintenant
intervenir pour mettre fin à la guerre civile qui s'installe, car
la situation chaotique décrite ci-dessus, dans la capitale,
s'applique aussi aux villes de l'intérieur du pays. A Bouaké, San
Pedro, Daloa, etc., on a déplore des dizaines de morts, dont
certains brûlés vifs pour la seule journée d'aujourd'hui. C'est
une véritable chasse aux "Dioulas" (ressortissants de la
moitie Nord du pays) et aux musulmans. On projette un bain de sang
dans les mosquées pour ce vendredi, jour de prière des fidèles de
cette confession religieuse.
La nuit du jeudi, le chef de la Brigade Rouge est mitraillé au camp
d'Akouédo, sa femme égorgée et sa fille brûlée vive. Le
capitaine Remarck, ancien fidèle du Président Bédié est également
abattu. On veut également transformer un conflit politique en
guerre religieuse. Encore une fois, comme au Rwanda, l'Église est
devenue aphone. Elle semble préférer un Président dictateur mais
Chrétien pour la Côte d'Ivoire à un non Chrétien. Seul l'évêque
de la Basilique de Yamoussoukro, Mgr Paul Ahouanan a le courage
d'interpeller le Pouvoir. Les partis politiques parviendront-ils à
apaiser le front social? Les prochains jours nous situeront.
Retour
en haut
Le
mythe de l'étranger qui veut dépouiller les Ivoiriens...
Le message de haine tribale et religieuse manipulé par ceux
qui veulent le pouvoir aujourd'hui, le général Guéi et son associé
du moment, M. Laurent Gbagbo, consiste à faire croire à la
population que la Côte d'Ivoire est un pays riche et que des
millions d'étrangers sont venus déposséder les ivoiriens de cette
richesse. Ils apparaissent donc aux yeux d'une frange de la
population comme les bienfaiteurs qui veulent rendre sa souveraineté
à la Côte d'Ivoire, et leur richesse aux Ivoiriens.
Mensonge et falsification de documents pour inciter une population
paisible à la haine tribale et religieuse, voici le cheval de
bataille du FPI, membre de l'Internationale Socialiste (s'il vous
plaît!) pour acquérir le pouvoir d'État. C'est d'ailleurs l'arme
trouvée, avant lui, par le PDCI de Konan Bédié (renversé par les
militaires), et également manipulé par la junte pour conserver le
même pouvoir face à une importante partie de la population. En réalité,
la Côte d'Ivoire ne dispose pas des gisements d'or, de diamants, de
pétrole et autres richesses naturelles qui font la force de
l'Afrique du Sud, du Nigeria, de l'Egypte, de la Libye, de la RDC ou
encore du Gabon. La "richesse" de la Côte d'Ivoire, ce
sont les plantations et les entreprises que les étrangers sont
venus y construire grâce à la politique d'ouverture du premier président
de la République, feu Félix Houphouët-Boigny.
Le miracle Ivoirien
Voulant faire de son pays la Suisse du continent, Houphouët avait
emboîté le pas aux colons français qui y avaient créé de vastes
plantations agricoles pour introduire et développer des produits découverts
sur d'autres continents, notamment le café et le cacao. Grâce à
l'action conjuguée des financiers européens et de la main-d’œuvre
provenant des pays limitrophes, il en avait résulté que ce pays
devint très rapidement l'un des trois premiers producteurs et
exportateurs mondiaux de ces produits. Au fil des ans, une forte émigration
s'est donc développée du Mali, de la Guinée, de la Haute-Volta
(aujourd'hui Burkina Faso), du Ghana, du Togo et du Bénin (et même
d'autres pays africains) vers la Côte d'Ivoire. C'est ainsi qu'on
retrouve essentiellement les Burkinabés dans les plantations du
Sud, les Mauritaniens et les Guinéens dans le petit commerce, les
Libanais et les Français dans le commerce de gros, les Maliens dans
le transport, les Ghanéens dans les petits métiers, etc.
Diversité culturelle
Sur le plan culturel, la Côte d'Ivoire, à l'instar de tous les
pays africains (ils ont été fabriqués par les Européens qui ont
pris le soin de ne jamais réunir sur un même territoire les gens
du même groupe ethnique), la Côte d'Ivoire est peuplée d'ethnies
qui se retrouvent dans les pays environnants. Ainsi, on retrouve au
Sud, au Centre et à l'Est des populations très proches de celles
du Ghana (Apollo, Abidji, Alladian, Ebrié, Baoulés, Abrons, etc):
ils appartiennent au grand groupe Akan. Au Nord, les Sénoufos et
autres Malinkés appartiennent à la même "famille" que
les habitants d'une bonne partie de la Guinée, de la Sierra Leone,
du Mali, du Burkina Faso et du Ghana. Quant à l'Ouest, il a servi
de base de retraite aux différents groupes qui se trucidaient au
Libéria il y a quelques années.
Complexe d'infériorité exacerbé
Sur le plan économique, les populations du Nord apparaissent plus dégourdies
que celles du reste de la Côte d'Ivoire. Cela se constate par leur
main-mise sur pratiquement toute l'économie nationale. Cette
main-mise est donc partagée avec les étrangers. D'où le fait que
les "nationalistes" ivoiriens les associent justement aux
étrangers. Dans les faits, certaines populations sont plus portées
sur le plaisir, l'exhibitionnisme que sur le travail. Le jeune
"Dioula" (Malinké ou Sénoufo) par contre, cultive en
bas-âge l'esprit d'initiative, ce qui le rend très rapidement indépendant
de la tutelle familiale à laquelle il reste cependant attaché pour
ses valeurs morales: dignité, intégrité, honnêteté, etc. Il est
donc montré en exemple ou au contraire diffamé par des gens
d'autres ethnies qui cultivent à son encontre un complexe d'infériorité.
Sur le terrain, dans la rue aujourd'hui, les personnes qui
pratiquent l'intolérance, le tribalisme et la xénophobie sont
toutes originaires du Centre, du Centre-ouest ou de l'Ouest (et à
degré moindre, du Sud). Il est fréquent de les entendre parler de
"petit Dioula" qu'ils assimilent volontiers aux
"Mossi" (habitants du Nord du Burkina Faso), les deux
appellations étant considérées par leurs auteurs comme des
injures. Et pourtant, sous Houphouët, tout ce puzzle humain vivait
en harmonie.
Gabegie, détournements et consorts...
La chute d'Houphouët et le passage raté du témoin avec Henri
Konan Bédié sont dus à la mauvaise gestion de la chose publique,
laquelle gabegie s'est matérialisée par le surendettement du pays
et l'effondrement du "miracle ivoirien". En réalité, il
n'y avait pas de "gestion" et les textes n'existaient que
de nom. Houphouët dirigeait le Parti-Etat (PDCI) selon son humeur.
Les décaissements se faisaient n'importe comment et on cherchait
rarement à régulariser les comptes de la Nation. Des entreprises
de financement telles que le Crédit de la Côte d'Ivoire ont été
créées et ont disparu après avoir joué leur rôle: prêté de
l'argent à des gens qui n'ont jamais remboursé. Lorsqu'on nommait
une personnalité à un haut poste de responsabilité, il s'adonnait
au copinage et se sucrait sur le dos de l'entreprise ou de l'État.
Et, comme le voulait la tradition, dès qu'il avait trempé dans une
sale affaire, notre homme se muait en "militant"
inconditionnel du PDCI et en défenseur attitré du Président de la
République (sous-entendu, pour ne pas rendre des comptes à la
justice). C'est cette gangrène que le Dr Alassane Ouattara, appelé
en pompier lorsque le navire ivoire prenait l'eau de toutes part en
1990, découvre et s'engage à combattre. Il devient ipso facto
l'ennemi public N° 1 du dauphin constitutionnel, Henri Konan Bédié,
qui attendait impatiemment le décès d'Houphouët pour prendre le
pouvoir. Il devient également l'homme à abattre du leader de
l'opposition, Laurent Gbagbo, qui ne l'avait pas prévu dans sa
stratégie de conquête du pouvoir.
La difficile rupture d'avec le passé
Il transparaît de tout ce qui précède, que le nœud du problème
se situe au niveau du contrôle de l'appareil étatique. Si, dans un
premier temps, les populations du Nord n'ont pas manifesté d'intérêt
pour la chose politique (ni même pour des corps de métiers tels
que l'armée, la police ou la gendarmerie, d'ailleurs), il y a eu
changement de mentalité au fil des décennies, face à l'inégal développement
du pays qui en a résulté. Aussi paradoxal que cela puisse paraître,
ce sont ces populations qui ont constitué la force d'Houphouët
pendant la lutte pour l'indépendance. En effet, originaire du
Centre, Houphouët n'a jamais pu compter sur ses propres "frères".
Plutôt, il a été présenté et soutenu par le Nord, et la plupart
des secrétaires de section du PDCI étaient originaires du Nord. Et
l'inégalité, c'est le fait que toutes les grandes villes, ainsi
que toutes les infrastructures importantes se trouvent dans la moitié
Sud du pays. Dernier paradoxe, et non des moindres, toute la
population ivoirienne est concentrée dans cette partie du
territoire qui a été bâtie par ... les "Dioulas" et les
étrangers. Aujourd'hui, encouragés par les discours
ultra-nationalistes des adversaires politiques du Dr Ouattara,
lesquels ont choisi de l'assimiler à un étranger pour le
disqualifier (comme par hasard, il est "Dioula"), les
affrontements inter-ethniques ont déjà fait des dizaines de
victimes dans les plantations du Sud-Ouest. Dans les grandes villes,
l'atmosphère est pesante.
Xénophobie, tribalisme... Le Rwanda n'est pas loin
Les agresseurs, qui ont paradoxalement peur de la guerre, utilisent
les moyens de l'Etat et la presse pour crier au loup. Le général-président
qualifie de "patriotes", ceux qui insultent les étrangers
et sont partisans d'une citoyenneté à deux vitesses. Le Front
Populaire de Laurent Gbagbo, membre (?) de l'Internationale
Socialiste vante les "vrais Ivoiriens", ceux qui ne
veulent pas brader leur pays aux étrangers (sic!). Face à cette
agression qui est en train de s'accentuer, les Nordistes se sont
repliés autour du Dr Ouattara et de sa formation politique, le
Rassemblement des Républicains, pour donner une dernière chance à
la Côte d'Ivoire et aux Ivoiriens de "vivre ensemble"
(c'est le nom du programme de gouvernement du RDR). Au cas où le
nationalisme prendrait le dessus sur la raison, il faut craindre une
guerre de sécession entre le Nord et le Sud, la naissance d'un
nouvel État, au Nord, et le massacre des populations civiles ou la
destruction par dépit de tout ce qui a été réalisé au Sud. Ce
qui restera alors de la Côte d'Ivoire, ce sera un amas de ruines
qui s'appauvrira davantage au fil des ans. Par contre, émergera au
Nord, une nouvelle Suisse, riche et prospère. A l'heure des grands
ensembles où, plus que jamais, le monde est en passe de devenir un
village planétaire, quelle place faut-il réserver à un tel schéma-catastrophe?
La raison incite à ne même pas l'imaginer. Et pourtant, à écouter
certains leaders d'opinion, on désespère de la Côte d'Ivoire.
Koné Seydou
Journaliste, Abidjan
E-mail: koneseydou@yahoo.com
Retour
en haut
Des
élections sans enjeu...
A 24 H des élections présidentielles, la Côte d'Ivoire
montre une bien piètre figure. En effet, 90% de la population ne se
sent pas concernée par ce qui se passe. En plus de ce manque total
d'engouement, l'économie qui tournait déjà au ralenti est
maintenant à l'agonie.
Le leader du Front Populaire Ivoirien, M. Laurent Gbagbo doit avoir
aujourd'hui une saine appréciation de la baisse de sa côte dans
l'opinion publique ivoirienne. Après avoir dévié de l'orientation
socialiste que son parti s'était donné, Gbagbo a donné sans
retenue dans l'ultra nationalisme, obstiné qu'il était à devenir
président coûte que coûte. A défaut de pouvoir affronter son
rival le plus sérieux, Alassane Ouattara, du Rassemblement des Républicains,
il a préféré s'associer au chef de la junte qui veut s'incruster
au pouvoir. Le calcul de Gbagbo était simple: tout faire pour éliminer
Ouattara, au besoin en se servant des militaires pour faire couler
le sang de la population, et ensuite, manœuvrer pour remporter les
élections. La seconde partie du plan du FPI semble cependant
coincer, car la junte n'a nullement envie de lui céder le fauteuil
présidentiel. D'où la menace formulée il y a quelques jours de
provoquer une guerre civile si le général Guéi se proclame président...
Mais quel crédit accorder aux actions de Gbagbo et de son parti,
puisqu'ils donnent à la population la même impression que le général-président,
à savoir le dégoût?
90% de la population est indifférente. Des affiches déchirées ou
recouvertes d'encre ou de mercurochrome (pour symboliser les exécutions
extra-judiciaires commises par les militaires). Les émissions de
TV2, la seconde chaîne de télévision, suspendues pour des raisons
techniques, mais en réalité parce que les Ivoiriens zappaient
chaque fois que la Première passait le journal télévisé ou les
spots de campagne des candidats. Des dizaines d'hommes et de femmes
déportés des quartiers pauvres (où la campagne est inexistante
pour des raisons de sécurité) pour animer les meetings des
candidats originaires de leur groupe ethnique. Les minorités
Yacouba et Bété, ethnies respectives du général Guéi et de
Laurent Gbagbo, exultant en échange d'espèces sonnantes et trébuchantes
puisées, bien sûr, dans le trésor national. Des centaines de
jeunes désœuvrés recrutés et payés pour crier dans les rues
"On veut Guéi" ou "On veut Gbagbo" dans
l'indifférence générale. Des dizaines de véhicules loués et
bardés d'affiches pour vanter "l'espoir de tout un
peuple", le candidat du FPI. Des dizaines d'autobus ou de véhicules
de service (administration, police, forces armées, syndicats, etc)
bardés d'affiches et escortées par des soldats pour soutenir
"le candidat du peuple", le général président Robert Guéi.
Des milliers de personnes raflées dans les quartiers populaires,
gardées pendant des jours à l'École de Police, au Camp de
Gendarmerie d'Agban ou dans des camps militaires, régulièrement
battues et obligées de "voter" pour le général Guéi.
La police et l'armée réquisitionnées. Des hauts fonctionnaires de
l'État obligés (par le chantage) de battre la campagne du général.
Etc., etc. Voici pour le (triste) tableau.
"Que vous alliez voter ou non, le président qui sortira des
urnes dimanche va vous commander", dixit Laurent Gbagbo. En
face, les principaux partis politiques ont appelé la population à
boycotter le scrutin. La communauté musulmane également a demandé
à ses fidèles de s'abstenir de cautionner l'avilissement de la Côte
d'Ivoire. Entre-temps, les USA, l'Union Européenne, l'ONU et l'OUA
entre autres ont refusé de valider ces élections. La junte a
annoncé la fermeture de toutes les frontières ainsi qu'un
couvre-feu de vendredi 20/10/00 au mardi prochain. Elle a aussi
demandé à la population de faire front contre l'envahisseur qui,
semble-t-il, veut l'empêcher d'exprimer sa "souveraineté"...
Lendemains incertains pour ce qui fut autrefois "le miracle
Ivoirien".
Koné Seydou
Journaliste, Abidjan
E-mail: koneseydou@yahoo.com
Retour
en haut