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  Côte d'Ivoire

Editoriaux de Koné Seydou journaliste à Abidjan  

La torture sous régime militaire (06.08.2000)

Juillet 2000: l'avertissement des "jeunes soldats" (06.07.2000)
Le cas Guéi: stratégie militaire ou descente aux enfers? (01.07.2000)
Le bêtisier éburnéen (12.06.2000)
La fin d'un régime (23.12.99)
La communauté internationale hésite à
décréter un embargo
(31.12.99)
31 décembre et passage à l'an nouveau à Abidjan:
la fête continue!

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La torture sous le régime militaire

Le lundi 31 juillet 2000, des milliers de jeunes ivoiriens ont répondu, tôt le matin, à l'appel de leurs organisations syndicales, en envahissant les abords de l'ambassade de France à Abidjan. Il s'agissait pour ces organisations regroupées au sein du " Forum des Jeunes ", d'apporter un soutien massif au ministre français délégué à la coopération, M. Charles Josselin, jeté en pâture à une vindicte populaire montée de toutes pièces par les autorités
militaires. Le crime de M. Josselin : avoir demandé à la junte au pouvoir de respecter la Constitution adoptée pendant le référendum des 23 et 24 juillet 2000. Malheureusement pour les jeunes démocrates, l'armée les attendait de pied ferme. Ils ont été poursuivis à travers les rues du Plateau, et gazés au lacrymogène. Une centaine d'entre eux ont été sauvagement battus devant le stade Houphouët-Boigny, avant d'être embarqués pour une destination inconnue. L'extrait suivant concerne un fait récent qui donne une idée de la violation des droits de l'Homme par le régime d'exception du Général-Président Robert Guéi. 

Prétendue tentative d'assassinat de Damana Pickas : les faits selon Doumbia Major:

" Il y a trois semaines de cela, le camarade Faya (de l'anglais 'Fire', 'Feu', pseudonyme de Drigoné Bi, ex-secrétaire général adjoint de la Fédération Estudiantine et Scolaire de la Côte d'Ivoire, NDLR) et moi, étions allé à Adjamé - 220 logements lorsque, par hasard, nous avons rencontré le camarade Damana Pickas. 
Nous avons eu des échanges avec lui, et il nous a fait cas de sa chambre qui avait été saccagée sur le campus universitaire par, dit-il, certains de nos éléments. Nous lui avons signifié que nous n'étions pas au courant de cela. Connaissant ses pratiques, qu'est-ce qui prouve que ce n'est pas lui-même qui avait cassé cette chambre pour impliquer la JFPI (Jeunesse du Front Populaire Ivoirien, parti de gauche, NDLR) dans les questions actuelles liées à la FESCI ?  Il a nié les faits, et nous lui avons dit que si c'est ainsi, il faut qu'on se rencontre pour en discuter. Chose qu'il a acceptée en sa qualité d'ancien responsable de la FESCI. (...) Et la semaine d'après, nous avons rencontré Pickas sur le campus, parce que nous étions allé voir les différentes chambres des camarades dont les portes avaient été fracassées par les éléments de Blé Goudé. (...) Parce que Damana, étant un membre de la JFPI, en le touchant, c'est comme si on impliquait un parti politique dans une crise que nous ne voulons pas politiser. (...) Même si on sait qu'ils sont proches de Blé Goudé. (...) Nous avons aussi présenté nos excuses à Pickas, mais il nous a répondu sur un ton menaçant : " Vous avez commencé quelque chose et nous allons le terminer pour vous ". (...) Le samedi 22 juillet, j'étais en train d'écrire la partie méthodologique de mon mémoire et je suis sorti chercher quelque chose à manger à la rue " Princesse " (Yopougon Selmer, quartier périphérique d'Abidjan, NDLR). 
J'ai aperçu l'un des petits-frères de Pickas avec un groupe d'individus. L'un des loubards que j'ai rencontrés sur le campus est venu réclamer le chargeur en question (chargeur de téléphone cellulaire, NDLR). Je lui ai fait comprendre que je n'avais pas le chargeur parce que je ne sais pas si ce sont mes camarades qui l'ont. Je lui ai demandé si Pickas était à la maison, espérant discuter avec lui pour calmer l'ardeur de ses hommes et les amener à la raison. Puisqu'on m'a dit qu'il était là, je me suis rendu chez lui et on a même mangé ensemble.(...) La discussion commençait à prendre une allure de menaces proférées par Pickas à mon endroit. 
Je lui ai dit que je n'étais pas venu pour cela. Pour moi, nous sommes dans une situation de crise, et il faut qu'on trouve ensemble des solutions pour en sortir. Au moment où je voulais me retirer, le garde du corps de Pickas faisait des va-et-vient et cela m'a fait perdre mon calme et ma sérénité. Je demande donc à partir, et le garde du corps de Pickas m'accuse aussitôt d'avoir volé le portable de son ami et (dit) que nous avions frappé un des éléments de la JFPI. (...) J'insiste pour partir et Pickas devient menaçant, et déclare qu'ils peuvent me tuer s'ils le veulent. (...) 
Je voulais donc partir et le garde du corps m'a empêché et a sorti quelque chose. J'ai cru que c'était un couteau. Alors, j'attrape sa main et aussitôt un coup de feu est parti. Vous ne pouvez pas comprendre quelle fut ma stupéfaction. Le coup de feu est parti dans le vide. Ni moi, ni le garde du corps n'a été touché. Après l'avoir bousculé, je voulais m'en aller et ils m'ont rattrapé à la porte. J'ai entendu " battez-le ". Alors, ils se sont mis à me frapper avec des bois. (...) Le garde du corps remet son arme à quelqu'un d'autre pour me tenir en respect pendant que les autres continuaient à me frapper. Avant que la gendarmerie n'arrive, ils m'ont ôté ma chemise pour essuyer mon sang. Ils m'ont fouillé et m'ont pris mon portable de marque Ericsson 868, ma carte nationale d'identité pour ne pas que je puisse voter. (...) 
Quand Pickas a appelé les Commandants Tapé Gouali et Oulata Gaoudi, lui et ses hommes ont présenté l'arme comme étant la mienne. Ils ont même dit que j'étais venu pour assassiner Pickas. Au départ, en voyant le Commandant Tapé, j'étais rassuré. Mais sans m'entendre, il a aussitôt déclaré que j'étais un " criminel ". Ils m'ont conduit à la gendarmerie d'Agban. Le lendemain, ils m'ont conduit au Commandement Supérieur de la Gendarmerie où le Commandant me déclare qu'il a " gagné la guerre ". Et à moi de lui faire savoir qu'il n'y avait pas de guerre. Je lui ai donc expliqué les faits. 
Le garde du corps de Pickas, qui était aussi présent, voulait faire savoir que c'est lui qui m'a désarmé. Pourtant, Pickas, lui-même, dans ses déclarations, a dit que c'était son garde du corps qui s'est interposé et qui a pris le coup dans la poitrine. Comment quelqu'un peut-il prendre un coup tiré à bout portant dans la poitrine sans en mourir ? 
Tout cela me fait rire. Après ces déclarations, le Commandant me dit qu'il n'est pas dans les " tralalas " et qu'il va me déférer pour " connaître les personnes qui se cachent derrière tout ça ". (...) Les éléments de la gendarmerie semblaient avoir reçu la consigne de me rosser jusqu'à ce que je ramollisse. Ils m'ont fait subir un traitement inhumain. Ils m'ont battu, ils m'ont fait ramper sur le goudron tout en proférant à mon encontre des propos xénophobes, me taxant d'être membre du RDR, des accusations dans lesquelles je ne me reconnaissais pas. Pendant que Pickas et ses amis étaient présents et assistaient, les gendarmes me battaient avec leurs ceinturons. Ils ont déchiré tous mes habits et j'étais presque nu. Je me demandais si des humains pouvaient agir ainsi.

Après cela, ils m'ont conduit à l'Ecole de Gendarmerie, dans une salle remplie de gaz lacrymogène et j'étouffais. Par la suite, j'ai commencé à avoir des douleurs au bas-ventre. Je gémissais et j'appelais à l'aide pour avoir au moins un médecin. Personne ne venait. Ils ont continué à me torturer. Quand je criais, ils me frappaient davantage. Et pour ne pas que mes cris soient entendus, ils m'ont conduit dans la brousse et ont continué à me battre. Ils étaient insensibles à tous mes cris. Ils m'ont administré un traitement avec des fourmis magnans partout sur le corps. Ensuite, ils m'ont envoyé à un autre endroit du camp, où l'un d'entre eux me pointa une arme sur la tête et a fait semblant de tirer. Un autre lui ordonna de me torturer davantage. (...) Ils m'ont soumis à un autre traitement inhumain en me faisant boire de l'eau glacée salée, et en mettant des fourmis magnans sur tout mon corps y compris dans ma culotte.(...) 
Après m'avoir bien torturé, il y a une voiture de commandement qui est arrivée et ils m'ont conduit dans une sorte de piscine à l'Ecole de Gendarmerie où ils ont décidé de me rendre propre. J'ai lavé mes habits et ils sont revenus verser la même eau glacée salée sur moi. Après, ils m'ont ramené au Commandement Supérieur où ils ont entendu ma déposition. C'était le dimanche. (...) Et dans ma déposition, je leur ai dit que je suis victime d'un complot. Le garde du corps de Pickas a peut-être commis l'erreur de sortir son arme. Pickas savait que j'allais porter plainte contre lui. Soit, ils me tuaient là, ce qui était difficile à
gérer pour eux, soit ils fabriquaient quelque chose contre moi."

Extrait du quotidien Le Patriote 2000/N° 315 du jeudi 27 juillet 2000, page 6.
M. Doumbia Soumahila dit Major, arrêté le samedi 22 juillet pour " tentative d'assassinat " a été libéré pour " preuve non établie " le mardi 25 juillet 2000.

Koné Seydou - Journaliste, Abidjan

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Juillet 2000: l'avertissement des "jeunes soldats"

Les mardi 4 et mercredi 5 juillet 2000, la Côte d'Ivoire a vécu une tentative manquée de coup d'Etat. Le chef de la junte au pouvoir, le Général Guéi Robert, a été obligé de se retrancher au camp de la gendarmerie d'Agban (Abidjan), pendant que le Comité National de Salut Public (CNSP) négociait avec les mutins.

Nous l'avions prédit. A force de jouer avec le feu sur une poudrière, le chef de l'Etat ivoirien a failli laisser des plumes dans la tentative de putsch qui vient d'ébranler son régime. Et c'est de nouveau vêtu de treillis militaire que le général-président s'est adressé à son peuple au soir du mercredi 5 juillet 2000, pour lui demander de garder son calme. Le général de brigade Robert Guéi avait délaissé sa tenue depuis quelques mois pour endosser le costume de ville. La population ne reconnaissait plus le chef du CNSP qui s'était donné pour mission de "balayer la maison", c'est-à-dire, assurer la transition vers la démocratie. Plutôt, elle découvrait un homme aux dents longues qui venait de se découvrir des potentialités d'homme d'Etat. Sans assise ni vision politique affirmée, le chef de la junte s'était jeté au milieu de la bataille que se livrent les hommes politiques, attaquant les uns, cherchant à nouer une alliance avec les autres, et se positionnant sur la ligne de départ pour les futures joutes électorales qui doivent clore la période de transition militaire. A ce jeu, il commet des impairs, notamment en accusant sans preuves le plus sérieux des candidats déclarés aux présidentielles, ou encore, en décidant de blanchir tout seul le Colonel Bombet, ancien ministre de l'Intérieur, accusé du détournement des milliards de l'Union Européenne, sur la simple base qu'ils sont de la même région.

Dans les casernes non plus, on ne comprenait plus le ministre de la défense (il cumule les deux fonctions). On se rappelle que le 24 décembre 1999, la première chose que firent les mutins en déposant le Président Bédié, fut d'aller ouvrir les portes de la MACA, la prison civile d'Abidjan, pour libérer les leaders du RDR (opposition) qui y avaient été incarcérés, et ceci, en vue de faire tomber la fièvre qui avait gagné la population tout entière. Depuis que le général a pris goût à la présidence, il s'est, lui aussi, adonné au jeu favori de Bédié: diviser les Ivoiriens pour mieux (?) régner. Résultat, le baromètre était monté au même niveau en juin 2000 que le record qu'il avait atteint en novembre 1999: régionalisme exacerbé, xénophobie affichée, haine tribale, diffamation et intoxication impunies de la presse, etc. Une première alerte sera donnée, quelques semaines avant la tornade qui s'est abattue sur Abidjan.

Les deux principaux ponts d'Abidjan coupés, le premier bataillon d'infanterie d'Akouédo barricadé, la garde renforcée devant les locaux de la radio et de la télévision nationales, les véhicules réquisitionnés dans la rue, les magasins fermés, les routes coupées, la population obligée de se terrer chez elle, et les militaires dans les rues, tirant des rafales d'armes automatiques en l'air, voilà le triste spectacle qu'offrait la "perle des lagunes" les deux jours qu'a duré la tentative de coup d'Etat. A l'intérieur du pays, le spectacle était le même: Bouaké, Korhogo, Daloa, etc. Cette fois, le coup d'envoi serait parti du camp de la Garde Républicaine, à Treichville, la nuit du lundi 3 au mardi 4 juillet, alors qu'une grève des transporteurs venait d'être annulée.

Les mutins gagnent rapidement les autres camps militaires et rallient leurs frères d'armes. A la poudrière d'Akouédo, c'est l'affrontement. Cette fois, malheureusement, le sang coule. On annonce trois morts et une trentaine de blessés plus ou moins graves. Akouédo tombé aux mains des mutins, les abidjanais se réveillent au son des rafales. Petit à petit, les véhicules de transport en commun retournent au parking, les magasins qui venaient d'ouvrir ferment, les travailleurs font demi-tour. Entre temps, le Président de la République est assiégé à son domicile. Des échanges de coups de feu ébranlent le quartier administratif du Plateau. Le général réussit à sortir pour aller se réfugier au camp de gendarmerie d'Agban, près de Williamsville. Le camp est immédiatement transformé en place forte: des tanks sont alignés à l'entrée, des barbelés sont déroulés, les gendarmes, en tenue de camouflage prennent position dans les bosquets et sur les arbres. Les mutins sont maîtres de la cité. Le CNSP se réunit d'urgence pendant que les mutins foncent à la radio privée "Nostalgie" où ils annoncent sur les ondes qu'ils attendent leur ministre de tutelle au camp d'Akouédo pour "discuter entre soldats". L'heure est grave. Les négociations sont très serrées. La radio et la télévision nationales suspendent le cours de leur émission. Radio "Nostalgie" est fermée par une unité d'élite de la gendarmerie qui la transforme en place forte. Dans le même temps, un groupe de soldats en profite pour aller libérer les dignitaires du PDCI arrêtés dans le cadre de l'opération "mains propres" et incarcérés à la MACA.

A 15H, un semblant d'accord est trouvé. Le Président regagne son domicile. Il fait une première déclaration à la presse. Le ministre de la Communication s'embrouille en essayant de rassurer la population. "Nous maîtrisons la situation", clame-t-il, alors que les rafales continuent de se faire entendre à travers la ville. Le caporal Koné Aboubakary essaie de lancer un message d'apaisement à l'endroit des mutins. Peine perdue. Un couvre-feu est instauré. La nuit est longue. Déchirée par des détonations. Le matin du mercredi 5 juillet 2000, les mutins sont toujours dans la rue. Le général Mathias Doué, numéro 4 du régime et ministre des Sports, apparemment plus proches des "jeunes gens", est au charbon avec le capitaine de corvette Henri César Sama Damalan, ministre de la Communication.

Officiellement, les mutins réclament un "butin de guerre" de 6 millions de francs CFA par tête, parce qu'ils ont appris que le général a remis une enveloppe de 6 millions à chacun des éléments de sa garde rapprochée. Le général rappelle que le salaire des militaires a été majoré de 25% et leur propose quand même un logement qu'ils refusent parce que la transition ne durera plus assez de temps pour permettre de réaliser une opération immobilière. Les négociations sont très serrées. On parle d'un compromis de 1 million par tête. Finalement, un accord est trouvé en milieu d'après-midi. Le quartier-maître Kacou signe au nom des mutins, un accord avec le CNSP, en présence du Général Doué, du ministre de la Communication et du Chef d'Etat-major des FANCI, le général Diabagaté Soumaïla. Les patrouilles cessent alors, progressivement, et les soldats retournent dans leurs casernes. Le Président Guéi Robert convoque les chefs des partis politiques à Agban et les met en garde. 

Selon le Chef de l'Etat Ivoirien, il s'agissait effectivement d'un coup d'Etat. Et ce coup aurait été orchestré par "certains partis politiques" (sic) ainsi que certaines puissances étrangères. Il les accuse d'avoir voulu déstabiliser le régime en offrant de l'argent et de la drogue aux soldats. Il affirme en détenir les preuves. Au passage, il fustige le comportement des responsables du RDR (sans les nommer) qui n'ont pas daigné répondre à son invitation, et martèle que les chefs de partis qui essayeront encore une fois de soulever l'armée recevront "un obus dans leur lit" (sic). Il affirme que les enquêtes se poursuivront pour situer les responsabilités et punir les coupables. Le ministre de la Communication, lui, est moins sûr de lui, qui n'en menace pas moins les journalistes, tout en rassurant les mutins qu'aucune sanction ne sera prise à leur encontre. Quant aux soldats, il faudra désormais compter avec eux, car, comme l'a dit maître Kacou, c'est "peut-être" par leur faute, mais aussi "peut-être " par la faute de leurs supérieurs que tout ceci est arrivé. Pour la population, enfin, il y a eu plus de peur que de mal: aucun pillage à signaler, juste quelques véhicules réquisitionnés... Désormais, donc, à chacun de se limiter à sa partition. Pour le salut de la Côte d'Ivoire, de l'Afrique de l'Ouest et de tout le continent, à l'heure où on jette les bases des Etats Unis d'Afrique à Lomé (Togo) sur les cendres de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA).

Koné Seydou - Journaliste, Abidjan

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Le bêtisier éburnéen

Par petits groupes ou individuellement, les militants du Front Populaire Ivoirien (FPI) anciennement  principal parti de l'opposition, arpentent les trottoirs, montent dans les bus ou meublent les lieux publics. Ils n'ont qu'une consigne: répandre des rumeurs. L'objectif: intoxiquer l'opinion publique et rendre le pays ingouvernable. La preuve en a été faite par quatre. Ce parti qui était à l'époque socialiste a viré de bord depuis le renversement du régime du Président Bedié par les militaires à la veille du nouvel an dernier, pour se retrouver dans l'extrême droite.

Les militaires ont pris le pouvoir en Côte d'Ivoire pour empêcher la guerre civile. En effet, le Président Bedié et les dignitaires de son parti, le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) gouvernant contre la volonté du peuple avaient érigé le tribalisme en programme de gouvernement: celui qui les aimait était ivoirien, celui qui combattait leur méthode de gestion de la chose publique était étranger. Aussi simple que cela.

Le FPI qui avait fait ses armes contre le premier Président, Houphouët-Boigny, avec la bénédiction des couches sociales les plus défavorisées et le soutien indéfectible de l'Internationale Socialiste, avait fait front, à l'arrivée de Henri Konan Bedié, avec les autres partis de l'opposition pour faire partir l'ancien parti unique. Vinrent les militaires qui mirent tout le monde d'accord en montrant le chemin de l'exil au dictateur.

Mais les militaires n'auront pas la tâche facile pendant la transition, contrairement à ce qu'on aurait dû attendre. En effet, alors que l'opportunité est offerte aux ivoiriens de se réconcilier entre eux et de jeter les fondements d'une nouvelle Côte d'Ivoire, démocratique, unie et progressiste, le FPI prend à contre-pied toute la classe politique nationale et internationale. Alors que la possibilité lui est enfin offerte d'accéder au pouvoir par les urnes, le FPI reprend à son compte le combat perdu par le PDCI: il devient le défenseur des barrons de l'ancien régime, et pire, choisit de diviser les ivoiriens avec l'arme du tribalisme en les poussant à se haïr, à se combattre.

Tout commence à la formation du gouvernement de transition. Le FPI claque la porte, prétextant qu'on lui refuse le ministère des mines. On lui donne alors deux autres postes ministériels en échange, et les choses rentrent dans l'ordre. On comprendra plus tard pourquoi. En effet, aujourd'hui, il apparaît que le leader du FPI émargeait secrètement à la Société Ivoirienne de Raffinage (SIR), l'une des plus grosses boîtes du pays, dont le PDG aurait, par ailleurs, été l'intermédiaire entre lui, Laurent Gbagbo, et Bedié dans une affaire portant sur la bagatelle de 5 milliards de francs. Les principaux dirigeants de la SIR sont aux arrêts, et en attendant de passer en jugement, ils ont indiqué quelques uns des endroits où le Président déchu avait enterré de l'argent ou caché des voitures.

Retour en arrière. Alors que la population s'extasie devant les exploits des militaires, les journaux proches du FPI tentent de diviser les membres du Comité National de Salut Public (CNSP): on fait passer le Colonel-Major Mathias Doué pour le plus populaire auprès des jeunes soldats, et les Généraux Abdoulaye Coulibaly et Lassana Palenfo pour des militants du Rassemblement des Républicains (RDR), allié d'hier devenu  principal rival. L'intoxication prend à tel point qu'un groupuscule de soldats s'empare un jour de quelques véhicules, tire des rafales et l'air, semant la panique dans le quartier administratif du Plateau (Abidjan)... et rentre à l'Etat-Major, s'étant rendu compte qu'il n'était pas représentatif. Mais le Général-Président Guéi Robert prend la chose au sérieux et fait le tour des casernes du pays pour prendre le repas avec ses frères d'armes.

Dans le même temps, les militaires avaient demandé à la société civile de s'organiser pour donner au pays une nouvelle Constitution qui soit consensuelle. C'est ainsi qu'est née la Commission Constitutionnelle Consultative et Electorale (CCCE). Elle se dota de sous-commissions et invita les partis politiques, lesm Organisations Non Gouvernementales, les associations et les autres composantes de la société civile à venir confronter leurs idées. Les partis se multiplièrent alors, faisant inscrire leurs militants au titre d'organisations de circonstance, et ceci, dans l'optique d'imposer leurs idées au cas où il faudrait procéder par vote. Le FPI, notamment, se distingua avec sa nouvelle orientation, et les salles du Conseil Economique et Social et de l'Assemblée Nationale se transformèrent en foires aux injures. Pendant que les "juristes" se battaient pour imposer des textes taillés sur mesure, les autres prenaient la parole pour lire ce qu'on leur avait demandé de proposer. C'est ainsi que, dans la sous-commission "Constitution", Mme Gbagbo, par ailleurs N°2 du FPI, défendait la thèse selon laquelle, il faut que la femme du futur Président soit ivoirienne et noire (sic!). Pour les autres femmes du Mouvement Ivoirien des Femmes Démocrates (MIFED) et du Réseau Ivoirien des Organisations Féminines (RIOF), le leader du RDR, Dr Ouattara, était l'homme à abattre: on l'assimile à un étranger, tout comme les ressortissants du Nord, et on prend les dispositions pour qu'ils ne puissent jamais jouir des mêmes droits que les autres ivoiriens. Même la Ligue Ivoirienne des Droits de l'Homme (LIDHO) se discrédite, qui cautionne la thèse selon laquelle ce sont les étrangers qui sont la cause des difficultés économiques de la Côte d'Ivoire.

Les responsables de la CCCE ont quand même réussi à tenir tête à cette furia des intellectuels xénophobes, et les textes arrêtés sont apparemment consensuels. Actuellement, on assiste au dernier combat du FPI avant les élections. Après avoir vainement essayé de susciter la candidature du Général Guéi aux futures élections, puisqu'il semble avoir plus de chances face à Ouattara, il faut insérer dans le projet de Constitution qui sera soumis à référendum, la clause selon laquelle le candidat à la présidence ne doit pas s'être "prévalu" d'une autre nationalité... Lorsqu'on sait que le Président du RDR a fait ses études secondaires au Burkina Faso voisin et ses études supérieures aux USA, qu'il est musulman et qu'il est marié à une juive de nationalité franco-ivoirienne, il ne faut pas chercher loin.

Le FPI, qui depuis longtemps, a perdu le Nord (au propre comme au figuré), a l'intention de demander à ses militants de voter contre la Constitution au cas où les militaires refuseraient d'y ajouter leur dernière condition. On l'aura compris: c'est l'assaut final. Mais l'Internationale Socialiste cautionne-t-il encore le FPI? Une chose est sûre, la déception est totale en Côte d'Ivoire. Face à ces hommes et ces femmes qui profitent des attroupements pour lancer dans la foule des propos xénophobes, menacer de chasser tous les étrangers ou d'arracher leurs biens, l'ivoirien a honte. Le Secrétaire Général de l'OUA, M. Salim Ahmed Salim l'a si bien compris, qui vient de rendre une visite de courtoisie aux autorités ivoiriens et de leur faire part de ses préoccupations. L'OUA aimerait bien ne pas être obligée d'exclure la Côte d'Ivoire, encore faudrait-il que les ivoiriens se ressaisissent...

Koné Seydou - Journaliste, Abidjan

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La communauté internationale hésite à
décréter un embargo
(31.12.99)

La chute du régime dictatorial du Président Henri Konan Bedié en République de Côte d'Ivoire met la communauté internationale devant un dilemme: comment s'en féliciter sans créer un antécédent? En effet, cet événement libère autant l'extérieur qui traînait aux pieds un boulet moyenâgeux, que les Ivoiriens eux-mêmes qui vivaient le martyr. Les USA et la Russie ont pris les devants en condamnant le putsch militaire, suivis du Nigeria et de l'Afrique du Sud. Le Canada a annoncé la suspension de son aide. Quant à la France, puissance tutélaire, elle n'arrive pas à se décider. Sur le terrain, le nouveau Président a entrepris de réconcilier les Ivoiriens avec eux-mêmes et avec les autres.

Feu le Président Félix Houphouët-Boigny a dirigé le pays depuis son accession à la souveraineté internationale jusqu'à sa mort, soit de 1960 à 1993. L'une des erreurs qu'on peut lui reprocher, c'est d'avoir cultivé chez l'Ivoirien la mentalité de "grilleur d'arachides (cacahuètes)". En effet, comme il se plaisait lui-même à le dire, "on ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille des arachides". Dans ce pays, les détournements de fonds étaient monnaie courante et n'arrivaient même plus à émouvoir la population. Dès que quelqu'un accédait à une haute responsabilité, la première chose qu'il faisait, c'était de se servir dans la caisse publique pour ensuite prendre le large et aller se la couler douce en Europe ou en Amérique. S'il ne partait pas, il devenait immédiatement un "grand militant" du parti-Etat, le PDCI-RDA, ce qui lui garantissait la plus parfaite immunité. L'aide extérieure était ainsi détournée et c'est la population qui devait suer sang et eau pour rembourser.

En 1977, un scandale financier secoue le pays, et cette fois, Houphouët est obligé de sévir. Pour l'exemple. Pour avoir surfacturé les complexes sucriers dont le pays venait de se doter, de nombreux ministres sont demis de leurs fonctions, parmi lesquels un certain Aimé Henri Konan Bedié...A la mort d'Houphouët, celui qui était malgré tout son dauphin constitutionnel s'installera au pouvoir et s'adonnera à son "sport" favori en compagnie de son épouse, de ses enfants, et de ses proches. Certains pays tels que le Japon essaieront de contourner les "grilleurs d'arachides" en matérialisant sur le terrain leurs aides au lieu de donner de l'argent liquide. Qu'à cela ne tienne, le matériel flambant neuf du Centre Hospitalier Universitaire de Cocody se retrouvera dans les cliniques privées du ministre de la Santé à Abidjan, en Tunisie et même à Paris!

Tant que les matières premières étaient vendues à un prix raisonnable, le bas-peuple ne ressentait pas trop cette injustice. Mais dès que les cours du café et du cacao se sont effondrés sur les marchés boursiers,...il a fallu demander à la population de serrer encore plus la ceinture pour que les "barons" maintiennent leur train de vie. Et c'est là que les dents ont commencé à grincer. En 1990, la rue arrache la démocratie à Houphouët. Mais les Ivoiriens ne la connaîtront jamais. Surtout avec l'arrivée de Bedié. Le tribalisme est érigé en vertu sous le manteau de l'"ivoirité". Les musulmans inquiètent-ils le Pouvoir parce qu'ils commencent à s'organiser? Aucun problème, on leur impose un "Président" qui passe quand il veut à la télévision et à la radio pour faire des déclarations contradictoires visant à faire passer la communauté musulmane pour un groupe d'incapables ignorants fanatiques. La communauté catholique n'y échappe pas puisque le Cardinal Bernard Yago, jugé trop près du peuple mourra pratiquement en quarantaine. Mais le plus grave, c'est que dans la rue, les Ivoiriens avaient cessé de raisonner en Ivoiriens: ils ne se parlaient plus qu'en tant que Dioulas, Bétés, Baoulés, etc.

Depuis lundi dernier, le nouveau Président de la République, le Général de Brigade Guéi Robert (prononcer "Guéhi") a entrepris de rencontrer toutes les composantes de la nation et les amis de la Côte d'Ivoire, pour leur expliquer pourquoi les militaires ont épargné la guerre civile au pays. C'est ainsi qu'il a rencontré les uns après les autres, aussi bien les partis politiques que les représentations diplomatiques, en passant par les chefs traditionnels, les associations et autres syndicats, les chefs religieux, etc., le tout, à l'État-major des FANCI, sis au Camp Gallieni. Aux uns et aux autres, le Chef de l'État a expliqué les manœuvres sournoises du Président déchu visant à empêcher un Sénoufo (ressortissant du Nord) d'être Président de la République au risque de mettre le pays à feu et à sang. Les infiltrations de casseurs dans le rang des manifestants lors des marches de protestation organisées par les partis de l'opposition, l'utilisation d'un individu pour diviser la communauté musulmane, mais aussi l'absurdité d'une autre sanction économique contre la Côte d'Ivoire qui ne bénéficiait pratiquement plus d'aucune aide extérieure, tout est expliqué par le Président Guéi. Pendant ce temps, le Général Lassana Palenfo, numéro 2 du régime fait l'audit des caisses de l'État.

Pour ce qui est de la maîtrise du terrain après le putsch, la chute de Bedié et l'arrestation de la plupart des dignitaires du régime n'ont pas empêché la sortie illégale des devises. En effet, de nombreux ministres et autres personnalités sont toujours portées disparues. L'ancien ministre de l'Économie et des Finances, M. Niamien N'goran, neveu de Bedié, a pu gagner la France via le Ghana et la Hollande avec des valises diplomatiques remplies de milliards de francs. Tout ce qu'on a trouvé à son domicile, ce sont des centaines de costumes et d'objets de valeurs... Le maire de la commune de Port-Bouët (Abidjan) aura moins de chance. En effet, Mme Aka Anghui ne réussira pas à faire sortir par bateau le petit milliard de francs qu'elle détenait. Les autres fuyards, parmi lesquels des journalistes "alimentaires" qui faisaient la pluie et le beau temps, M. Yao Noël et Michel Kouamé (est-il nécessaire de dire qu'ils sont de l'ethnie Baoulé?) se cachent encore à Abidjan selon certaines sources. Avec combien de milliards Bedié lui-même est-il parti alors? Question.

Et dire que la Côte d'Ivoire est classée parmi les pays les plus pauvres de la planète! Quoi qu'il en soit, et contrairement à ce qu'on pouvait attendre, le discours du nouveau Président est plutôt conciliant. Il ne parle ni de règlement de compte ni de faire la chasse aux sorcières. Il a même invité Bedié à rentrer au pays. Pour lui, des démarches seront engagées "à l'Ivoirienne" pour ramener l'argent détourné au pays. La population quant à elle pense qu'il est encore trop tôt pour pardonner aux fossoyeurs de notre économie. Et le Général a bien raison de garder encore quelques dignitaires de l'ancien régime dans les casernes car si jamais un triste individu comme Bombet (ancien ministre de l'Intérieur) se retrouve dehors, il mourra lynché par la foule.

En réalité donc, aussi bien l'extérieur que l'intérieur ne savaient pas comment résoudre l'équation Bedié. Il faut dire que des dictateurs sont encore au pouvoir sur le continent, mais la libération de la Côte d'Ivoire est un grand pas à cause des énormes potentialités de ce pays. Au dernier sommet de l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine), il avait été décidé d'exclure désormais tous ceux qui viendront au pouvoir par les armes. Au-delà des principes, pourtant, et pour être plus juste, la communauté internationale devrait tenir compte des aspirations du peuple Ivoirien lui-même. Aucun étranger n'est en danger actuellement en Côte d'Ivoire, pas plus que ne le sont les Ivoiriens eux-mêmes. Bien sûr, l'insécurité avait atteint des sommets sous Bedié, mais l'armée contrôle tant bien que mal le terrain. Et surtout, le plus important, c'est la joie et la fierté qui se lisent aujourd'hui sur le visage des Ivoiriens, réconciliés avec eux-mêmes. Ils se sentent libérés et sont encore plus fiers de l'être que le coup d'État s'est déroulé sans effusion de sang. Qui a dit que la Côte d'Ivoire est un pays béni de Dieu?


Koné Seydou - Journaliste, Abidjan

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